La représentation des concepts et de la connaissance :
OUTILS ET CONCEPTS STRUCTURELS
A. Les outils de la représentation
Les Ordres
L’ordre total
Un ordre total est un ensemble d’éléments totalement ordonnés. Nous représenterons donc cet ordre graphiquement par un ensemble de points situés sur un axe orienté :

Les élément de l’ensemble {m, p, q, r} sont totalement ordonnées par la relation ‘£’, représentée ici par le sens de l’axe, puisqu’il est toujours possible de définir la position relative d’un élément i de l’ensemble par rapport à un autre élément j.
Le treillis
Un treillis est un ensemble d’éléments organisés en couples dont chacun est immédiatement précédé (dans une représentation linéaire orientée de la relation d’ordre ‘£’) d’un seul élément appelé minorant et immédiatement suivi d’un seul autre appelé majorant. On le représentera, par exemple, de la manière suivante, qui comporte en outre un maximum M et un minimum m :
+
On observera qu’un ordre total est un treillis, puisque chaque couple d’éléments quelconque i et j y est respectivement précédé et suivi d’un élément unique. Ce treillis est en outre muni d’un maximum et d’un minimum, respectivement supérieur et inférieur à tous les autres éléments.
On observera également qu’un treillis peut être décomposé en un ensemble d’ordres totaux.
L’ordre partiel
Dans l’ordre partiel, les éléments de l’ensemble ne sont pas tous ordonnées les uns relativement aux autre. En outre, chaque couple d’éléments admet un ou plusieurs majorants et minorants, voire pas du tout. On le représentera de la manière suivante :

On observera également que l’ordre partiel, comme le treillis, est décomposable en ordres totaux.
L’opération.
Une opération est soit une relation du treillis des concepts en forme normale, soit un concept complexe en forme développée, soit encore une intersection (Ç) ou une réunion (È) (respectivement une conjonction {Ù} ou une disjonction {Ú}). Le correspondant syntaxique de ces objets sémantiques est la proposition ; on considérera que les substantifs qui leur correspondent (ex : « repas » pour « manger ») peuvent toujours être remplacés par une proposition. Nous adopterons donc, étant donné que l’analyse d’une énonciation en vue de déterminer son sens, donc sa représentation en objets sémantiques, part de l’analyse syntaxique, une grille de représentation unique à laquelle s’intégreront aussi bien la proposition ontologique, celle représentant des relations distinctes (intersection, appartenance, localisation, etc.) que le concept complexe en forme développée :

On pourra également, pour des raisons pratiques, utiliser les représentations suivantes :
1. (axa,b) où les lettres ont les valeurs de représentation respectivement définies ci-dessus. Chacune de ces lettres peut recevoir une valeur propre, qui peut alors être (nota : les concepts cités en exemple sont détachés en annexe, et peuvent ainsi être consultés) :
- « a = »
Un vide. Celui-ci représente qu’un paramètre de l’opération n’est pas défini. Dans le concept « manger » par exemple, le paramètre a qui représente l’objet1 est défini : le concept de son domaine de définition est « aliment ». Par contre il n’y a pas d’objet2 défini dans ce concept : le paramètre b sera alors un paramètre vide. Pour le concept « donner », par contre, les deux paramètres a et b seront définis.
- « a = i »
La valeur ‘i’ : cette valeur signifie que la fonction sémantique (actant, objet1, objet2) définie dans le concept, n’est cependant pas définie dans l’emploi actuel du concept. Considérons par exemple l’action « déplacer ». Dans ce concept, la position initiale de l’objet que l’on déplace, a, est définie (l0 [a]), ainsi que sa position finale (l1 [a]) : on déplace a de l0 à l1. Si maintenant nous considérons le concept « placer », on s’aperçoit que, lorsqu’on l’emploie, on manipule bien la position finale de a : « place ce cendrier sur la cheminée ». Par contre, la position initiale, bien qu’existante et donc structurellement définie, n’a aucune importance ici : elle n’est pas définie dans le matériel que met en œuvre le concept « placer ».On écrira donc : l0 (a) = i.
- « a = * »
La valeur ‘*’ : cette valeur signifie que le concept concerné est structurellement et conjoncturellement défini, mais non déterminé. On l’emploiera lorsque la formalisation du concept ou de l’un de ses paramètres requiert une indétermination. Considérons par exemple un concept très général tel que « mettre ». Ce concept gouverne un changement d’état : on passe d’un état initial à un état final (par ex. « mets ce cendrier sur la cheminée »). La représentation de « mettre » ne définit pas quelle action précise j’effectue pour placer ce cendrier sur la cheminée : je peux le prendre dans la main, puis le poser, je peux le lancer, etc.. On représentera donc cette action par une proposition non déterminée, où le processus sera une action non déterminée. On notera alors a = * (a £ action). De même, l’actant sera : x = * (x £ être humain).
- « a = § »
La valeur ‘§’ est semblable à la précédente, mais elle indique que le paramètre auquel elle est affectée peut soit être déterminé (il se comporte alors comme s’il était affecté de la valeur ‘*’), soit être conjoncturellement indéterminé (il peut recevoir la valeur ‘i’, soit encore structurellement indéterminé (il peut recevoir la valeur « vide »). Dans une proposition indéterminée, par exemple, les paramètres a et b ont toujours cette valeur, puisque leur définition dépendra du processus considéré qu’on leur affectera éventuellement.
- « a = ai »
Une valeur déterminée qui doit être précisée dans un autre système. On l’accompagne alors souvent, lorsque cette valeur est connue, des coordonnées du système auquel on se réfère :
a = ai i Sx10. Le paramètre a est ici affecté de la valeur ai qui est celle définie dans le système Sx10.
- « a = « un chien » »
Un concept déterminé au sens grammatical du terme : un chien, ce chien, tous les chiens, chaque chien qui..., le chien. La proposition qui intègre cette représentation de l’actant et/ou de l’un de ses objets représente alors un élément ou un sous-ensemble d’éléments appartenant à l’action ci-dessus représentée.
2. p, q¸m, etc. qui représenteront une opération définie, ces lettres pouvant être indicées (pi)
3. P, Q, M, etc. qui représenteront une opération ou un ensemble d’opérations non définie (s).
L’aspect
Dans un ordre total, deux opérations peuvent être aspectées par le sujet locuteur. On représentera donc un ordre total de deux opérations aspectées de la manière suivante :
Oi[p, q, p ¬ q, ?p, ?q, 1,TA/R, tp, tq], [p i Oj], ...
où :
- Oi représente l’ordre total considéré, avec les paramètres suivants sont définis ou non
- p est le minimum de l’ordre, temporellement antérieur à q lorsque les temps respectifs sont définis
- q est le maximum de l’ordre, dans les conditions temporelles symétriques
- p ¬ q est le sens de l’ordre choisi par le locuteur qui intervient dans l’aspect
- ?p est la probabilité associée à p
- ?q est la probabilité associée à q
- 1 est la probabilité associée à p É q
- T est l’axe des temps considéré, soit relatif (TR), soit absolu (TA). Rappelons que l’axe des temps absolu TA représente des opérations de la réalité, que l’axe des temps relatif est utilisé par le sujet pour combiner des représentations d’opérations en esprit, c’est-à-dire qui ne sont pas obligatoirement réelles, mais simplement le produit de ses spéculations.
- des indications concernant les opérations ou leurs éléments, l’opérateur (i) signifiant « tel que » soit, dans le cas cité en exemple, « p tel que représenté dans l’ordre Oj »
Le système
Un système est un ensemble d’ordres interdépendants, aspectés ou non. Au système peut être attaché un locuteur x. Le système représentant une énonciation est noté E, les systèmes qui lui sont rattachés Si. Un système peut contenir un seul ordre.
B. Concepts structurels
Les concepts structurels sont des régularités particulières en ceci qu’elles résultent de la manipulation des produits du système formel par le sujet. Nous avons présenté à la fin de la partie précédente les manipulations initiales de ces produits, les aspectualisations. En tant que régularités, celles-ci sont parfaitement aptes à être érigées en concept. Il en résulte que la représentation de ces concepts reprendra in extenso celle que nous avons utilisée pour mettre en évidence ces aspections. La condition sera alors représentée par la proposition minimale p d’un système constitué d’un ordre de deux propositions dont l’aspect caractéristique sera évidemment l’aspect conditionnel, la conséquence par la proposition maximale q d’un même système muni de l’aspect consécutif, etc.. Des manipulations plus complexes seront opérées par le sujet, qui donneront naissance à des concepts familiers tels que comprendre, penser, savoir, connaître, etc.. Cependant, ces régularités qui mettent en jeu l’ensemble des systèmes opératoires du sujet ne seront ici qu’évoquées, puisque leur représentation suppose qu’ils soient tous déterminés et leurs rapports mutuels établis, donc confirmés par l’expérience.
Nous aborderons par contre ensuite la représentation des deux concepts quasi-structurels que sont « vouloir » et « avoir » au sens de « disposer de ». Nous les considérons très voisins des concepts structurels au sens strict en ceci qu’ils interviennent chacun dans leur domaine dans la presque totalité des opérations du sujet. D’une part, le concept « vouloir » est en effet représentatif de la constitution des buts du sujet. Or nous le verrons par la suite lors de l’analyse du mécanisme de l’abstraction, chaque acte de langage du sujet, dans sa dimension sémantique, est relatif à un but du sujet locuteur, même si celui-ci n’est pas directement apparent dans les énonciations construites. La référence à ce concept étant ainsi pratiquement constante, nous n’avons pas voulu qu’elle ne fût pas explicitée, et que sa représentation, simple au demeurant en raison de l’usage que nous voulons en faire, soit ultérieurement reportée. En second lieu et surtout, ce concept intervient dans la représentation du second concept quasi-structurel que nous avons choisi de présenter ici. Car le concept « avoir » joue lui aussi un rôle essentiel non seulement par le fait qu’il représente une relation très générale entre le sujet et les « objets » du monde réel, qu’il est donc lui aussi un concept en quelque sorte sous-entendu dans les conditions de nombre d’actions que nous effectuons, mais encore qu’il intervient lui-même dans la construction de la représentation d’une modalité centrale du langage naturel qui est « pouvoir ».
C’est par l’étude de la « possibilité » que nous clorerons cette excursion dans l’univers des concepts structurels. L’importance de ce concept n’est plus à démontrer puisque la transmission de sa valeur, considérée comme distincte de celle de la vérité par les logiciens les a amenés à le considérer comme un prototype d’étude des logiques modales. Dans notre examen des relations entre le sujet et les structures mathématiques conditionnant la construction et le fonctionnement des concepts, la « possibilité » ne traduit qu’une position du sujet vis-à-vis de la vérité d’une proposition. La seule valeur de la proposition pour le sujet est et reste celle de sa vérité : une proposition a été, est, ou sera vraie ou fausse, mais le sujet est par contre parfois dans l’expectative quant à la détermination de celle-ci. Soit qu’il soit incapable de la construire parce qu’il ne dispose pas des connaissances nécessaires à la construction d’un système dont la proposition considérée serait la proposition maximale, comme nous l’avons vu en étudiant les aspections ; soit qu’il considère un tel système comme constructible, mais sans qu’il le bâtisse réellement - il dira alors que telle chose est possible, dans un second sens du concept ; soit encore qu’il souhaite faire savoir qu’il est capable en ceci qu’il dispose des moyens de réaliser telle chose, et par conséquent d’établir la vérité future de la proposition qui doit se réaliser, mais encore une fois sans effectuer réellement cette construction ; soit enfin qu’il désire faire savoir qu’il est autorisé à réaliser quelque chose. On pourrait certes considérer ces différentes acceptions de la « possibilité » comme autant de concepts distincts, comme l’ont fait par exemple les logiciens qui ont distingué une logique modale véhiculant la valeur du « possible » de la première acception et une logique déontique véhiculant celle du « permis ». Cependant, d’une part le langage représente parfois toutes ces acceptions à l’aide du seul signifiant « pouvoir », et il est techniquement plus simple dans ce cas de considérer qu’un concept a des sens multiples, et d’autre part, nous le verrons dans l’analyse et surtout en étudiant le point de vue synthétique du concept, on peut passer de l’une à l’autre de ces acceptions par abstraction.
Sur un plan méthodologique, nous étudierons donc ces concepts d’un point de vue analytique, qui mettra en évidence quels éléments interviennent dans la construction du concept, éventuellement quelle(s) construction(s) syntaxique(s) découle(nt) de l’organisation sémantique. Nous envisagerons ensuite autant que de besoin un point de vue synthétique, qui mettra en évidence quels éléments interviennent qui, à partir de la même représentation, amènent pourtant le sujet à produire des énonciations différentes. C’est à cette occasion que nous aborderons une présentation simple du mécanisme de l’abstraction.
Représentation de la condition et de l’hypothèse
Le point de vue analytique
« la condition de la réussite, c’est la persévérance »

Le concept structurel de condition, présent dans l’énonciation du système E, est représenté par le système S dans lequel la lettre p le définit. L’ordre total binaire O qui est inclus dans S est en effet aspecté suivant les paramètres de la représentation de l’hypothèse, ce qui lui confère ainsi cette fonction logique.
Le concept de condition est un concept composite : n’importe quelle proposition peut en effet constituer une condition, et il peut donc s’agir d’une action aussi bien que d’une proposition ontologique. La condition sera alors représentée dans une énonciation soit directement par une proposition, soit par un substantif lorsque celui-ci est la forme précisément substantivée d’une proposition : dans notre exemple, persévérance représente l’action abstraite (c’est-à-dire sans actant défini) de persévérer. Pour autant, le locuteur peut également utiliser un concept n’appartenant pas à cette classe : « cet homme est la condition de la réussite de notre entreprise ». On comprend cependant bien que ce n’est pas l’homme en question qui constitue la condition de la réussite de l’entreprise, mais l’ensemble des actions qu’il effectue et/ou effectuera dans cette perspective.
L’hypothèse aura alors une représentation très voisine de celle de la condition. Ce qui discrimine ces deux concepts, c’est que si la condition est relative uniquement à la proposition dont elle détermine le statut de vérité (ce qui est exprimé dans l’énonciation par le complément déterminatif), l’hypothèse est, quant à elle, une condition également relative au sujet qui la pose. Ainsi, si le locuteur est défini dans E, l’énonciation deviendra : « mon hypothèse relativement à la réussite, c’est la persévérance » ou « l’hypothèse de Dominique P. relativement à la réussite est la persévérance ». Ici, la détermination de l’hypothèse est assurée par le déterminant mon ou le complément déterminatif, et la proposition q, étant donné qu’elle est définie, est alors verbalisée par l’intermédiaire du connecteur général relativement à. L’absence de complément déterminatif représentant le sujet renvoie celui-ci dans l’implicite, c’est à dire au contexte : « l’hypothèse de la réussite, c’est la persévérance ». Mais cette énonciation n’est pas très « claire », puisqu’elle suppose présent dans la pensée du locuteur un locuteur non verbalement défini, et surtout elle chevauche l’organisation cognitive de la condition.
Enfin, la complémentation de la condition est obligatoire : une condition est toujours une condition de quelque chose qui représente la seconde proposition du système. Certes, celle-ci n’est pas toujours présente dans l’énonciation : « c’est une condition inacceptable ! », « c’est une hypothèse invraisemblable ». Mais elle est alors implicite, c’est-à-dire renvoyée dans le contexte de l’énonciation.
On notera par ailleurs que lorsque les logiciens considèrent ce qui se passe dans le système S, ils parlent d’hypothèse ou de proposition conditionnelle ou encore hypothétique. Il résulte de ces emplois qu’ils se réfèrent tantôt à la déduction, qui est un raisonnement établi par un sujet, tantôt à l’objet grammatical, qui étudie la relation interpropositionnelle et dont le sujet est absent : c’est alors la connaissance de référence qui détermine dans S l’emploi d’un terme plutôt que celui d’un autre.
Le point de vue synthétique

Si nous considérons le système S, qui représente deux propositions en général dans un rapport hypothétique, nous voyons que la proposition p est toujours la condition de q. L’énonciation du sujet qui a dans l’esprit un tel système va donc dépendre de la manière dont il le considère : soit il dira par exemple que le système représente une proposition conditionnelle vraie entre p et q, soit il dira que la proposition p est la condition de q. Ce choix de l’énonciation ne résulte pas d’une distinction entre les représentations, puisque le système de représentation est le même, mais de l’objet ou de l’ensemble d’objets qui appartiennent au système et que le sujet considère actuellement : il focalise, en quelque sorte, et ce focus est alors responsable de l’énonciation produite. Dans une instanciation de cette représentation générale de la condition, les mêmes possibilités sont offertes : « la condition de la réussite, c’est la persévérance » peut être transformé en « si on persévère, alors on réussit », ces deux énonciations également possibles étant respectivement fonction du focus du sujet sur le système de représentation. La seconde acception, qui déploie la proposition en verbalisant le processus (persévérer) et l’actant (on) invite plus directement à prendre conscience d’une application particulière : « si tu persévérais, tu réussirais ! ». A contrario, l’acception substantivée, plus « abstraite », interviendra plus volontiers en tant que vérité générale que l’on désire rattacher à autre chose qu’une instanciation.
Représentation de la cause
Le point de vue analytique
« la cause de mes ennuis, c’est l’alcool »

Le concept structurel de cause, présent dans l’énonciation du système E, est représenté par le système S dans lequel la lettre p le définit. L’ordre total binaire O qui y est inclus dans S est en effet aspecté suivant les paramètres de la représentation de cause, ce qui lui confère ainsi cette fonction sémantique.
On notera que la cause n’est pas ici non plus obligatoirement la totalité de l’opération p, comme dans le cas de la condition, mais que soit l’actant soit l’un de ses objets peuvent la représenter. C’est ce cas que nous avons choisi pour notre exemple : la compréhension courante de cette énonciation conduit structurellement à considérer p comme « je bois de l’alcool » sur une plage de temps indéterminée, mais il n’est pas impossible que « l’alcool » soit celui que me donne régulièrement mon amie Julie, ou celui auquel « je pense sans arrêt » etc., auquel cas l’opération p sera construite avec une complétive, ou renverra au contexte que l’anaphore exige alors. Comme pour la condition, la cause est toujours la cause de quelque chose.
Bien qu’il ne s’agisse ici que d’un aspect de la relation logique, il existe dans l’expression de la cause, comme dans la relation conditionnelle, une énonciation surajoutant la relation de la proposition causale au sujet, dans la mesure où cette relation appartient à un raisonnement du sujet. Cette relation au sujet est exprimée par l’emploi du mot raison. On peut en effet parfaitement dire : « la raison de tes ennuis, c’est que tu bois de l’alcool ». La relation n’est cependant pas réversible : « la raison du plus fort est toujours la meilleure » ne peut être transformé en « la cause du plus fort ». C’est que, d’une part, cause accompagné d’un complément déterminatif représentant un être humain est un concept différent, non structurel ( ex.: « la cause du roi »). D’autre part, dans cette énonciation qui emploie raison au sens de hypothèse vérifiée ou admise d’un raisonnement, celui-ci est implicite : le second terme du lien n’est pas directement produit dans l’énonciation et par conséquent cause ne saurait remplacer raison. On prendra garde enfin que raison se confond parfois avec le but : « cet enfant est ma raison de vivre » ne signifie-t-il pas à la fois que je vis parce que j’ai ou je m’occupe de cet enfant, et que je vis pour (que vive heureux) cet enfant ?
Le point de vue synthétique
Les remarques sont les mêmes qu’à propos de la condition.
Représentation de la conséquence
Le point de vue analytique
« la conséquence de ton acte, c’est sa mort »

Le concept structurel de conséquence, présent dans l’énonciation du système E, est représenté par la lettre q du système S où l’ordre total binaire O qui y est inclus est aspecté suivant les paramètres de la représentation consécutive, ce qui lui confère ainsi cette fonction sémantique.
Comme pour les concepts précédents, la conséquence est un concept composite, et elle sera représentée dans une énonciation par une proposition ou un substantif équivalent. Ici encore, l’actant ou l’objet sémantique d’une proposition implicite peuvent en tenir lieu : « cet enfant est la conséquence de ton irresponsabilité ! ». Par contre, ce concept ne peut comporter de lien structurel connexe avec le sujet locuteur, comme la condition et le cause, dans une énonciation particulière du concept, l’admettaient. La complémentation de « la conséquence pour Marie » n’introduit pas ici de raisonnement tenu ou de déduction effectuée par Marie, elle implique un lien consécutif entre la proposition considérée et une proposition quelconque dans laquelle intervient Marie en tant qu’actant ou objet.
Comme pour les concepts précédents, la conséquence est obligatoirement reliée à la seconde proposition du système : la conséquence est toujours la conséquence de quelque chose, que cette proposition soit verbalisée ou rejetée dans l’implicite, et donc dans le contexte.
Le point de vue synthétique
Les remarques sont les mêmes qu’à propos de la condition.
Représentation du BUT
Le point de vue analytique
« manger est le but de Marie »

Le concept structurel de but, présent dans l’énonciation du système E, est représenté par le système Sx dans lequel la lettre q le définit. L’ordre total binaire O qui y est inclus dans Sx est en effet aspecté suivant les paramètres de la représentation du but, ce qui lui confère ainsi cette fonction sémantique.
On notera que le système Sx dans lequel « manger » est défini comme but dont l’actant est « Marie » est affecté de l’exposant x, qui est « Marie », ce qui exprime que le but ainsi défini est celui de Marie et non du locuteur : à la différence des concepts structurels précédents, le but est non plus optionnellement mais toujours défini en relation avec un sujet auquel il est structurellement lié : le but est toujours le but de quelqu’un ( ou d’un groupe de personnes). D’autre part, le but est, au moins lorsqu’il se constitue dans notre esprit, indépendant des moyens qu’il va nous falloir par ailleurs déterminer et réaliser pour l’atteindre. Ainsi, à la différence des concepts structurels précédents où la seconde proposition du couple était toujours définie - la condition est toujours la condition de quelque chose, de même que la cause ou la conséquence - dans l’expression du but celle-ci ne figure pas. C’est, du reste, une obligation structurelle, car la détermination de ces moyens (ils peuvent être nombreux et variés) résulte d’une construction active de la pensée, alors que les aspectualisations partielles résultaient d’une simple lecture d’un ordre partiel[1]. Nous représenterons alors l’ensemble des moyens potentiels de le réaliser, mais qui ne sont pas obligatoirement définis dans l’énonciation (comme dans notre exemple) par une proposition munie d’une lettre majuscule, ici R. Si, bien sûr, l’énonciation mentionne ce moyen - « pour aller à Paris, je prendrai la voiture » - celui-ci sera complètement représenté.
On peut enfin substituer aisément à ce concept dans le langage naturel courant toute une série de synonymes, tels que dessein, intention, etc.. Nous considérerons cependant que ces concepts surajoutent au but un quantum énergétique, ou si l’on préfère, affectif, dont la volonté est le produit le plus élaboré, et le désir le plus natif. L’objectif, quant à lui, est un but peint aux couleurs militaires. Nous modifierons en conséquence le système représentatif de ces concepts.
Le point de vue synthétique
Les remarques sont les mêmes qu’à propos de la condition.
Représentation du moyen
Le point de vue analytique
« manger est le moyen de vivre »

Le concept structurel de moyen, présent dans l’énonciation du système E, est représenté par le système S dans lequel la lettre R le définit. L’ordre total binaire O qui y est inclus dans S est en effet aspecté suivant les paramètres de la représentation du but, ce qui lui confère ainsi cette fonction sémantique.
Celui-ci, comme les concepts de condition, cause, conséquence exige une complémentation qui représente le but auquel il est rattaché.
Le point de vue synthétique
Les remarques sont les mêmes qu’à propos de la condition.
C. Deux concepts quasi-structurels : vouloir et avoir au sens de disposer de
Les concepts dont nous venons d’étudier la représentation sont directement issus de l’activité d’aspectualisation que le sujet déploie pour rendre compte d’une partie d’ordre partiel. Pour poursuivre nos investigations relatives aux interventions du sujet dans l’organisation du matériel, il nous faut maintenant observer deux configurations qui sont très proches de ces concepts structurels, et qui jouent un rôle extrêmement important dans tout ce qui sous-tend les énonciations du sujet en ceci qu’elles concernent les rapports généraux entre le sujet et le but d’une part, le sujet et les objets d’autre part.
Il s’agit en premier lieu du concept de vouloir. Le concept de volonté est à la charnière entre le système formel du langage tel que nous en observons l’organisation, et le système énergétique construit selon la psychanalyse sur les pulsions générées par la libido. Il constitue en quelque sorte la forme la plus élaborée que livre l’univers pulsionnel au système formel puisque c’est à partir de lui que se déclenche l’action aussi bien dans sa composante réelle que dans sa composante représentée, et l’on pourra dans un premier temps le considérer comme directement constitutif du but d’un sujet, qu’il soit exprimé sous la forme qui le définit strictement dans un « je veux », ou bien sous celle, atténuée, qui représente alors ses colistiers paradigmatiques que sont le désir ou l’intention, à savoir le « je voudrais ».
En second lieu, nous étudierons la représentation du concept avoir au sens de disposer de. Symétriquement au concept de la volonté, celui-ci occupe une position-clé dans les rapports entre le système du langage et la réalité en ceci que toutes les actions qui relient un objet donné au sujet qui en est l’actant sont une instanciation de ce concept, c’est-à-dire un des éléments de l’ensemble du groupe qui le constitue. C’est dire que ce concept est donc particulièrement important pour le sujet lorsque celui-ci désire réaliser un but, ce que du reste il passe son temps à faire, en ceci qu’il s’agit alors pour lui de savoir comment il peut disposer de tel ou tel moyen de le réaliser, c’est-à-dire encore comment le construire : dans le contexte d’une énonciation, ce dont dispose réellement le sujet-locuteur est fondamental pour l’exploitation de celui-ci.
Enfin ces deux concepts interviennent directement dans la constitution des différents aspects d’une modalité centrale dans le langage naturel, la possibilité, que le sujet construit. C’est principalement pourquoi il nous faut maintenant en aborder l’étude.
Représentation de vouloir
« je veux que tu viennes »

Le système Sx contient un ordre binaire final dans lequel seule la proposition maximale est définie : il représente donc le but de x1, qui lui est associé. L’énonciation correspondante, en abstrayant la définition de ¦, est alors :
« mon but est que tu viennes ».
Qu’apporte en plus la notion de volonté ? D’une part, si l’on inscrit celle-ci dans un paradigme qui contiendrait également le désir, l’envie, l’inclination à, le souhait etc., en tant que produit d’une délibération et résultat d’une décision interne, elle en occupe une extrémité : si l’on quantifie les positions respectives des éléments du paradigme en fonction de la plus ou moins grande élaboration de la valeur énergétique de la pulsion qui nous affecte q comme but, on obtiendra un classement de ces concepts ; nous avons ici affecté à la volonté la valeur ‘1’, étant donné qu’elle constitue le stade le plus avancé de la transformation de la pulsion énergétique en langage naturel avant l’acte lui-même.
Cela étant, la volonté est également soit le résultat d’un processus interne qui fait intervenir les notions de mesure, de délibération, de décision, etc., soit ce processus lui-même. Mais, si l’on considère que le langage a pour fonction, tant en représentation qu’en communication, de véhiculer toute l’information utile et rien que l’information utile, on n’affectera pas communément à la volonté dont il est question dans l’énonciation ci-dessus définie, l’ensemble des structures susceptibles de la définir : on se limitera aux opérations essentielles, qui sont en premier lieu de discriminer ce concept structurel des autres du même type, et c’est en quoi la représentation du but qui y est intégrée est obligatoire. En second lieu, on n’a pas dit « j’ai envie », et la fonction ¦ discrimine là aussi, mais dans le paradigme de référence. Par contre toute liberté reste offerte à l’interlocuteur de développer le concept, s’il en voit la nécessité, - s’agissant, par exemple, en cour de justice, de sonder l’esprit d’un prévenu en dégageant les opérations qu’il a réellement effectuées, lors de l’accomplissement d’un délit - en autant de systèmes que nécessaire, qui rendront compte de la réalité des différents stades de constitution de ladite volonté que l’on entend étudier.
Nous illustrons là une des caractéristiques structurelles du concept, qui est que sa structure est toujours en quelque sorte de circonstance, déterminée par la nature de l’information dont nous avons actuellement besoin pour rendre cohérente une construction sémantique, c’est-à-dire en dernier ressort un ensemble d’opérations partiellement ordonnées qui répondent aux caractéristiques que nous avons dégagées, et dont il est par définition nécessaire, étant donnée son origine logique, que rien n’y soit contradictoire.
Tout comme le treillis était une structure d’autorisation permettant de construire n’importe quelle relation A £ B à la condition expresse que les ensembles compréhensifs respectifs de ces deux concepts soient dans un rapport d’inclusion, le concept apparaît lui aussi comme une structure de même nature, qui permet de construire des séquences entières de langage, la condition expresse consistant cette fois en la cohérence des constructions ainsi réalisées avec celles que la connaissance (formée d’autres structures conceptuelles) des autres aspects de la réalité a préalablement élaborée. Il en résulte en corollaire que l’élaboration d’un concept n’est jamais achevée, et même en dernière analyse que le concept se confond avec la mise en oeuvre du langage lui-même (cf. supra le comportement paradoxal du concept). Le langage devient alors une activité infiniment récursive, laquelle n’est utilisable que grâce à la série de points d’arrêts que le locuteur et l’interlocuteur assignent, comme nous venons de le voir, par la limitation de sa représentation, à l’utilisation du concept exprimé dans une séquence de langage. On reproduit donc ici, mais à un niveau plus complexe parce que plus élaboré, l’organisation générale du système formel que nous avons esquissée, qui permettait de lever l’apparente contradiction entre la pensée formelle et la pensée en langage naturel. C’est encore le sujet qui, comme il intégrait le poids de la réalité grâce à l’expérience que le groupe abstrait lui permettait de prendre en compte, finitise la production de langage cohérent en limitant la profondeur de l’analyse sémantique qu’il entreprend chaque fois qu’il parle, le critère de limitation consistant essentiellement en la cohérence de la construction. Certes, il peut en décider autrement et construire un verbe qui tend vers l’infini, et c’est ce qui donne naissance au langage qui parle de l’art[2], à la parole philosophique[3], à la parole sacrée[4]. Mais rien n’interdit, en fonction de l’unité du langage, dans l’usage scientifique de celui-ci, de remonter à la théorie des quanta pour représenter une partie du concept d’ « ordinateur » ...
Représentation de avoir, au sens de disposer de
Disposer de appartient à une classe de concepts exprimant un ensemble de relations très générales ; il est en outre muni d’une forte attraction anthropomorphique parce que relatif aux rapports qu’entretient l’homme en général avec des objets quelconques, ce qui enjoint à sa représentation de pouvoir convenir à un très grand nombre de situations diverses. Aussi les dictionnaires font-ils un large usage de la circularité lorsqu’ils s’essaient à définir ce terme et ses voisins, avoir, posséder, etc.
Disposer de renvoie à avoir à sa disposition, et ROBERT l’explicite en « faculté de disposer, pouvoir de faire ce que l’on veut (de qqn, de qqch) ». Nous retiendrons donc en premier lieu que ce dont on dispose appartient potentiellement à un but que l’on est susceptible de se proposer, donc à l’opération maximale d’un ordre binaire convenablement aspecté. En second lieu, ce qui caractérise disposer de, c’est que si l’on se propose effectivement ce but, on réalise effectivement celui-ci sans que quoi que ce soit intervienne ou soit susceptible d’intervenir pour l’empêcher (c’est en tout cas ce qu’on veut dire, bien que l’énonciation utilise ici pouvoir, et l’on verra pourquoi un peu plus loin). On représentera donc ce concept par le système suivant, qui représente « je dispose de a1 » :

que l’on explicite par l’énonciation développée suivante, si l’objet dont on dispose est « cet objet », ‘a’ appartenant au paradigme des actions valides, c’est-à-dire qui incluent « cet objet » dans le domaine de définition de leur objet, et « je » dans celui de leur actant :
« Si je veux [a] cet objet, alors je [a] cet objet. »
Le système énonciatif S1 représente la relation hypothétique précédemment mentionnée, dans laquelle la proposition minimale est un « vouloir ». Le système secondaire S10, rattaché à S1 représente le but éventuel du sujet muni de la fonction ¦ à ‘1’, relié à la proposition minimale du système S1, ce qui représente en soi le concept de volonté présent dans la représentation de disposer de.
On n’a pas intégré à cette représentation la nécessité que la proposition ‘q’ ne soit pas par exemple une proposition représentant une simple perception de son actant, mais qu’elle représente un processus de modification de la réalité où son objet soit modifié, ou bien la situation de celui-ci. En effet, si, lorsque je veux aller à Paris, j’y vais, cela ne signifie pas que je dispose de Paris. De même, si je veux attendre la levée du jour, et que chaque fois - au bout de n heures, obligatoirement - le jour se lève, celui-ci n’en est pas pour autant à ma disposition.
Il ressort de cette représentation que disposer de signifie que l’on peut affecter à la variable a toute valeur dont le domaine de définition accepte l’objet a, dont on dispose, pour élément. Cependant, le sens de disposer de, dans nombre de situations, requiert des limitations : on ne lui affectera pas n’importe quelle valeur. Si un banquier vous demande si vous disposez de telle somme d’argent, cela sous-entend que ce soit une somme que vous puissiez consacrer à l’achat de ses produits financiers, à régler une dette, à séquestrer en caution etc.; mais il serait surprenant qu’il vous demande de la brûler. De même, si un magasin nous assure qu’en tant que client, nous pouvons disposer de toilettes, nous ne ferons pas pour autant n’importe quoi avec celles-ci, par exemple les vendre pour ensuite en placer l’argent récolté. On doit donc alors considérer que la notion de disposition telle qu’elle est formalisée est en quelque sorte contrainte par l’emploi que nous faisons de ce dont nous disposons, et donc que la situation (le contexte) dans laquelle nous l’employons influence l’interprétation que nous devons en faire, et par là limite les valeurs de a. Or, c‘est tout le problème du calcul de la signification que nous posons ainsi, qui nous invite maintenant à considérer quelles valeurs peuvent être affectées à la variable a de la formalisation, et quels éléments vont intervenir dans ce processus.
La première manifestation de cette contrainte apparaît sous la forme de l’utilisation que nous voulons et pouvons faire des objets. Ces deux termes impliquent l’existence d’une part d’un but et d’autre part d’une autorisation. L’existence d’un but du sujet dans lequel ou dans la construction duquel intervient un objet est consubstantielle au couple (sujet, objet) puisqu’elle figure dans la représentation même du concept disposer de. Mais ce qui va précisément permettre de déterminer l’ensemble de valeurs que l’on pourra affecter à a, c’est l’utilisation que nous allons faire de l’objet, qui fait intervenir un but second de la part du sujet et les connaissances qui lui sont rattachées. Reprenons notre exemple de dialogue avec le banquier. Celui-ci me demande si je dispose d’une somme d’argent. Je lui réponds que oui. Le banquier doit alors calculer les valeurs à affecter à a, à savoir ce qu’il est possible de faire avec cet argent. Pour cela, il va m’interroger. Désiré-je pouvoir éventuellement récupérer cet argent rapidement ou suis-je disposé à l’immobiliser pendant un temps fixé ? Dans le second cas qui s’oriente vers une opération de placement, préféré-je acheter directement des valeurs mobilières ou confier cette somme à un gestionnaire de portefeuille, etc. Au terme de ce dialogue, la meilleure solution proposée, c’est-à-dire la valeur de a a été déterminée par une analyse des buts effectuée par le banquier compte tenu des connaissances relatives à l’emploi de l’argent par la banque qu’il détient. La contrainte est ici double. D’une part, dès que je m’adresse à la banque pour l’emploi des fonds dont je dispose, je sais que toute une série de valeurs de a me sont désormais interdites : je ne pourrai pas brûler cet argent (mais je pourrai peut-être le laver), le jouer aux dés etc., c’est la connaissance relative que j’ai des emplois de l’argent par la banque qui limite ceux-ci. Ensuite divers buts personnels - la construction d’une maison dans trois ans, un voyage l’été prochain etc. - vont encore intervenir pour circonscrire les valeurs possibles de a. Il en résulte qu’à la contrainte de l’utilisation de l’objet dont je dispose par mes buts propres s’ajoute une autre contrainte, issue de la situation dans laquelle je me trouve en m’adressant à une banque, dont l’attitude vis-à-vis de l’argent, c’est-à-dire en dernier ressort ce qu’elle-même peut en faire, la manière dont elle-même l’utilise, va intervenir pour une nouvelle fois limiter le domaine de définition, cette fois conjoncturel, de a. On dira donc que les buts en jeu dans le dialogue et les connaissances qui leur sont rattachées sont les enveloppes qui autorisent l’affectation de valeur aux variables des concepts. En généralisant, la signification de ceux-ci ne peut donc être établie qu’au terme d’un calcul qui prend en compte la situation du discours par l’intermédiaire des buts respectifs qu’elle met en jeu.
D. Représentation de la possibilité
La représentation des expressions ayant trait à la « possibilité » ou à « pouvoir » en général présente une difficulté spécifique liée aux différents sens que l’on attribue à ces signifiants représentatifs du concept. Ainsi, « j’ai la possibilité d’aller à Paris » n’a pas la même signification que celle d’« il est possible que j’aille à Paris » ou de « j’ai les moyens, je suis capable d’aller à Paris », ou encore de « je suis autorisé à aller à Paris », ces énonciations pouvant toutes être remplacées par « je peux aller à Paris ». De même, si l’on interroge : « croyez-vous que les machines parleront un jour avec la même facilité que les humains ? », la réponse « c’est possible » s’interprétera différemment suivant ce que l’on connaît de l’interlocuteur. Si l’on sait que celui-ci est en possession d’une théorie qui lui permet de prévoir ce jour béni, « c’est possible » signifie alors que la proposition a toutes les chances d’être vraie : elle est, dans son esprit, constructible. Si, au contraire, on est informé du doute sérieux que les idées de celui-ci présentent à cet endroit, « c’est possible » garde alors toute l’épaisseur de son indétermination : la proposition n’est, de toute évidence, pas constructible. Du reste n’utilise-t-on pas couramment « c’est très possible », assimilant alors la possibilité, en principe caractéristique d’une indétermination figée parce qu’absolue et relative à la vérité, à une probabilité qui, elle, est une quantification variable ? L’utilisation de la possibilité négative opacifie encore les choses : lorsqu’on dit de la survenance d’un événement qu’elle « n’est pas possible »,
a.
¾ je voudrais réparer cet ordinateur
¾ ce n’est pas possible
b.
¾ Claudine est passée hier à la maison
¾ Ce n’est pas possible ! Elle était avec moi à la plage !
on informe carrément que, selon, nous, celui-ci ne se produira pas, voire même comme dans le dialogue b qu’on ne croit pas que l’événement passé s’est produit, et que l’on attribue ainsi à sa vérité une valeur nulle. Il en résulte donc qu’il faut attribuer à ce concept des représentations distinctes correspondant chacune à un sens possible.
Représentation de il est possible que
Lorsque le locuteur exprime « il est possible que p », il représente l’information que p se produira ou ne se produira pas, sans qu’il soit capable de construire un ordre qui établisse la vérité ou la non-vérité de p. Cette acception est entièrement décrite par la représentation de la possibilité que nous avons proposée : « p est possible » représente que l’opération p est située dans le futur réel ou relatif du sujet, et que ni cette opération ni sa négation n’appartiennent à un ordre partiel, c’est-à-dire qu’on estime ne pouvoir ni la déduire ni déduire sa négation. Dans l’information que transmet le locuteur, il n’y a pas de relation entre le sujet-locuteur et la proposition autre que la relation temporelle. C’est ce que représente l’ensemble de systèmes suivant, qui illustre par exemple le statut de la réponse du dialogue :
¾ Il fera beau demain ?
¾ c’est possible. Je n’en sais rien.

Dans une seconde acception, par exemple « il est possible de réparer cet ordinateur », on veut par contre signaler que la réparation aura probablement lieu, parce que l’on a déjà une idée de la manière de procéder[5]. On signifie alors que la proposition q (« cet ordinateur est réparé ») est constructible. On ouvre donc le chemin à la déduction de cette proposition, tout en gardant l’indétermination qui résulte du fait que le cheminement n’est pas encore construit : la proposition précédente dans l’ordre n’est pas déterminée, mais elle est définie[6]. L’aspect de l’ordre est l’hypothèse, afin qu’on distingue bien cette représentation de celle du but, et que la proposition initiale ne soit pas considérée comme un moyen. L’ensemble de systèmes suivant représentera alors cette manipulation de la possibilité par le sujet :

Si maintenant l’actant de la proposition q du système S est le locuteur du système E, l’énonciation deviendra : « j’ai la possibilité de réparer cet ordinateur ».
Représentation de avoir le moyen de
Comme nous l’avons fait pour les concepts structurels, nous envisagerons la représentation de ce concept sous le double aspect analytique et synthétique.
Le point de vue analytique

La représentation associe le système Sx1 et l’ensemble formé par les systèmes S10 et Sx100. Le premier système représente que l’opération « je/aller/à Paris » est le but de x, et il en résulte que l’opération p qui lui appartient et le précède immédiatement dans l’ordre est le moyen de le réaliser. L’ensemble des deux autres systèmes représente que « je dispose de ce moyen », sans que ce dernier soit pour autant déterminé. Il en résulte donc que « j’ai le moyen d’aller à Paris » est bien représenté par cet ensemble de systèmes. On remarquera que « je dispose de ce moyen » est lui-même décomposable en deux systèmes, le premier représentant que « si je veux que q ( q étant le moyen en question), alors q », le second représentant « je veux que q ».
Sur le plan de l’analyse, le locuteur a alors, à partir de cette représentation, le loisir d’expliciter celle-ci en verbalisant les systèmes les uns après les autres : « j’ai le moyen d’aller à Paris » signifie que « le fait que j’aille à Paris étant mon but, (verbalisation du système Sx1), je dispose du moyen de le faire (verbalisation de l’ensemble des systèmes S10 et Sx100 et de leur rattachement à Sx1) ». On peut poursuivre : « je dispose du moyen de le faire » signifie que « si je veux mettre en oeuvre ce moyen, alors il se réalisera ». On obtiendra une verbalisation moins artificielle avec d’une part un moyen défini, et d’autre part une lecture des systèmes dans l’ordre inverse, considérant ceux-ci comme autant de conditions nécessaires à la réalisation de l’énonciation initiale : « Si je veux que Pierre m’emmène avec lui à Paris, alors il le fera ; aller à Paris étant mon but, j’ai donc le moyen de le réaliser ».
On observera que, dans cette représentation, trois propositions sont déclarées vraies, leur probabilité étant égale à ‘1’. Il s’agit de :
- p É q du système Sx1
- p É q du système S10
- P É q du système Sx100
L’existence de ces propositions vraies traduit un certain nombre de faits fondamentaux pour la compréhension des opérations construisant la dimension sémantique du langage naturel telle que le système formel en définit les exigences. En premier lieu, d’un point de vue structurel, elles représentent le fait que le langage est toujours ouvert sur un nouveau langage susceptible de le justifier ou de l’expliciter, ce qui est la marque de son aspect infiniment récursif. Considérons les deux dialogues suivant :
a.
¾ j’ai le moyen d’aller à Paris
¾ comment cela ?
¾ Si je veux, Pierre m’y emmène
b.
¾ j’ai le moyen d’aller à Paris
¾ comment cela ?
¾ Si je veux, je donne des fraises à Pierre
Le premier dialogue ne pose pas de problème à l’interlocuteur. Lorsqu’on lui dit « si je veux, Pierre m’y emmène », il peut accepter cela comme parfaitement valide et également plausible. La validité est immédiatement perçue en ceci que la représentation développée du concept « emmener » permet d’établir que « si Pierre m’emmène à Paris, alors j’irai à Paris » est vérifiable : la proposition p É q du système S1 est constructible en fonction de cette représentation. D’autre part, cette autorisation que confère la représentation conceptuelle peut être considérée comme une vérité de fait si l’interlocuteur admet que le locuteur ne lui raconte pas d’histoires. Par contre, le second dialogue n’offre pas la même évidence. On ne peut immédiatement vérifier que le fait que « je donne des fraises à Pierre » va me permettre d’aller à Paris : la proposition p É q du système S1 (« si je donne des fraises à Pierre, alors je vais à Paris ») est alors assujettie à la construction d’un raisonnement qui permettrait de la déclarer vraie, lequel constituerait l’explicitation du concept représenté par la proposition (par exemple, je sais qu’il adore véritablement les fraises, que celles-ci sont introuvables en cette saison, et que je peux raisonnablement songer à les lui échanger contre un voyage à Paris...). Resterait également à construire la véridicité de ladite proposition. Cette illustration de l’ouverture de la construction sémantique que l’interlocuteur peut avoir à mettre en jeu est caractéristique du fonctionnement du langage par l’infinie récursivité qu’elle suggère, dont le sujet intelligent est le lieu, qui réclame de lui une demande d’explication jusqu’à ce que sa compréhension soit complète.
Ces situations jettent alors, en second lieu, un éclairage intéressant sur le processus de compréhension. Le sujet intelligent décide de stopper l’interrogation explicative à partir du moment où il s’estime en mesure de considérer que l’ensemble des systèmes qu’il a construit est cohérent. Qu’est-ce-que cette cohérence ? Tout simplement le fait que l’ensemble des systèmes dont il respecte la consistance logique est compatible avec les connaissances qu’il détient, tant sur le plan structurel (cognitif) que conjoncturel (contextuel). On retrouve ici l’existence des points d’arrêt posés par le sujet dans l’analyse du discours qui lui est soumis, qui résultent à la fois de la contrainte que les structures conceptuelles qu’il a assimilées lui imposent par l’obligation qu’elles lui créent d’en examiner la validité, et de la nécessité qui lui incombe de s’assurer qu’une validité théorique parce que structurelle se double, in fine, d’une validité expérimentale rejetée, certes, peut-être au terme d’un long raisonnement, mais qui seule peut confirmer la réalité potentielle de la probabilité qu’il attribue à une opération. Comprendre, c’est donc, dans cette perspective de représentation, fermer un ensemble de systèmes dont on estime qu’ils sont cohérents. Cette fermeture est toujours relative au sujet. C’est lui qui en décide. Il peut donc commettre des erreurs. Tel concept, insuffisamment élaboré, sera considéré comme fonctionnel dans tel discours, alors qu’une analyse résultant d’une connaissance plus approfondie du concept aurait conclu à une représentation inexacte, qui est en réalité une extension insuffisante. Il peut aussi « croire », et la notion de croyance, largement validée dans l’étude des faits de langage, repose en fait sur cette composante fonctionnelle, qui fait qu’une connaissance n’est jamais absolument vraie, qu’elle n’est en réalité que la propriété du groupe humain qui lui confère sa valeur relative en la conceptualisant. L’analyse onomasiologique trouve ici toute sa place, qui consiste à reconstruire à partir de signifiants épars, la substance conceptuelle commune à ces traces de la reconnaissance humaine.
Le point de vue synthétique
Dans la synthèse de l’énonciation, le sujet ne verbalise pas la lecture séquentielle des systèmes telle que nous l’avons présentée en début d’analyse : cette succession n’est envisagée que lorsqu’il s’agit de faire découvrir pas à pas la construction d’un raisonnement complexe à notre interlocuteur. Nous avons vu précédemment que le focus du sujet lui permettait de s’intéresser principalement à un élément ou un ensemble d’éléments de la représentation. Nous allons maintenant, en étudiant la synthèse de l’énonciation, illustrer une première mise en oeuvre, très simple, du mécanisme de l’abstraction. A cet effet, nous considérerons deux énonciations possibles de la lecture des systèmes de la représentation.
Considérons le système Sx1 du concept « j’ai le moyen d’aller à Paris ». Nous pouvons voir que dans ce système, la proposition p, proposition générale dont les éléments ne sont pas déterminés, est une proposition définie (précisément dans le système S10). Rapprochons alors le système Sx1 de notre représentation actuelle du système S de la représentation de « il est possible que » dans sa seconde acception :

Si nous attribuons aux lettres q la même valeur, à savoir la proposition « [je aller à Paris] », on unifie alors les deux systèmes (P de S acceptant p de Sx1 comme instanciation, on ne tient pas compte du sens des ordres), et il en résulte alors l’énonciation « j’ai la possibilité d’aller à Paris ». Pour effectuer cette opération, nous avons abstrait une partie des systèmes qui représentent notre énonciation initiale, « j’ai le(s) moyen(s) d’aller à Paris », et le dernier système considéré étant un élément particulier du groupe construisant le concept « il est possible que » dans sa seconde acception, nous pouvons verbaliser ce concept avec les éléments qui y interviennent. Comme le sujet de l’énonciation est également l’actant de la proposition q actualisée, nous pouvons donc construire notre énonciation « j’ai la possibilité d’aller à Paris », qui est bien ainsi une abstraction construite à partir de la représentation initiale.
Considérons maintenant les systèmes S10 et Sx1 de la représentation de « j’ai le(s) moyen(s) d’aller à Paris » :

Suivant les paramètres de Sx1 , la proposition p de ce système est la proposition q du système S10 . Il en résulte, en élaborant une déduction, que je peux construire par ce raisonnement le système qui relie logiquement la proposition p de S10 à la proposition q de Sx1. Ce système peut être aspecté avec un lien final, puisque la proposition maximale qui représentait mon but n’a pas changé ; Mais comme celui-ci est déjà exprimé dans le fait que c’est ce que je veux, on peut simplement lui conférer l’aspect hypothétique, celui-ci acceptant les mêmes valeurs des propositions, et en abstrayant le concepteur x du but . Considérons ce dernier cas :

Il nous faut alors mettre à jour la représentation de p dont l’objet du processus vouloir est la proposition q qui vient d’être instanciée. La représentation complète du système déduit Sd suppose la représentation mise à jour du système S100 :

Le système complet devient donc :

Le locuteur construit alors à partir de ces systèmes l’énonciation suivante : « Si je veux aller à Paris, alors j’irai à Paris », ce qu’il sous-entend qu’il a ou qu’il compte bien avoir le moyen d’y aller ; mais dans l’énonciation comme dans la représentation, celui-ci n’est plus présent : il a été abstrait de l’ensemble de systèmes initial. Il en résulte que cette énonciation est surtout utilisée pour véhiculer la détermination du sujet qui la produit. Le ou les moyens de réalisation sont considérés comme distincts de cette volonté, et c’est en accord avec la représentation qui les efface en quelque sorte dans le sous-système représentatif du vouloir. Si l’on s’intéresse de nouveau à ce moyen, il faut alors construire un nouveau raisonnement. Si par contre le sujet veut le suggérer sans pour autant affirmer qu’il en dispose, comme dans l’énonciation initiale « j’ai le moyen d’aller à Paris », alors il peut construire l’ensemble de systèmes suivants :

correspondant à l’énonciation : « Si je veux (aller à Paris), je peux (j’ai la possibilité) aller à Paris », dans laquelle il sous-entend de manière active qu’il dispose du moyen de le faire. Une telle énonciation appelle en effet la suite (comme la précédente, du reste, mais d’une manière plus explicite) :
¾ Ah oui ? Et comme tu vas faire ?
qui est bien une suite logique en ceci qu’un élément de la représentation, R, puisque non défini est alors indéterminé[7]. La compréhension telle que nous l’avons définie requiert alors soit qu’on interroge afin de lever l’indétermination, soit que l’on se réfère au contexte si l’on connaît ou pense connaître le moyen en question, qui est alors ainsi déterminé.
Représentation de l’autorisation
Il reste que cette dernière énonciation « Si je veux, je peux aller à Paris », peut également représenter un dernier sens de « je peux », qui signifie « je suis autorisé à ». On peut le mettre en scène en imaginant un père qui dit à son jeune fils: « Si tu veux, tu peux aller au cinéma ce soir ». Pour comprendre ce qu’est cette nouvelle modalité, l’autorisation, il nous faut d’abord en étudier une autre, à laquelle elle se réfère, qui est la modalité d’obligation, qu’on appelle également dans sa forme négative, l’interdiction. Considérons la situation suivante. Je suis débiteur envers ma banque d’une somme importante depuis un certain temps. Le banquier m’a déjà appelé plusieurs fois pour que j’approvisionne mon compte. Las voir ses demandes ignorées dans les faits, il m’appelle et me dit : « Si vous n’avez pas approvisionné votre compte demain, je vous mets au contentieux ». Il engage par là une procédure d’obligation. Comment les choses fonctionnent-elles ? Ce qu’il veut m’obliger à faire, c’est à approvisionner mon compte :
(1) p = « j’approvisionne mon compte »
cette proposition est donc d’une part le but du banquier, et d’autre part apparemment ce que je veux ne pas faire. Dans cette procédure, il introduit alors une proposition complexe :
(2) ~ p É q i ~ p = « vous n’avez pas approvisionné votre compte » demain
q = « je vous mets au contentieux »
Celle-ci est composée de la négation de la proposition dont il veut qu’elle se réalise, en position de condition, et d’une proposition dont l’impact sur la personne qu’il désire contraindre est négatif : cette proposition est supposée représenter quelque chose que cette dernière ne peut accepter, donc qu’elle ne veut pas. Je sais en outre que si j’approvisionne ce compte d’ici demain, je ne serai pas mis au contentieux[8] :
(3) p É ~ q
Il résulte alors de l’application du théorème de contraposition à la proposition (2) la proposition (4) :
~ p É q |- (P É Q) É (~ Q É ~ P)
(4) ~ q É p
La vérité des propositions (3) et (4) entraîne la réalisation entre p et ~q de l’opération ‘º’, soit la proposition (5) :
p É ~ q
~ q É p P º Q = df. (P É Q) Ù (Q É P)
(5) p º ~ q
qui représente, convenablement instanciée, l’énonciation en langage naturel mettant en oeuvre la modalité de nécessité : « il faut que j’approvisionne mon compte (demain) pour que je ne sois pas mis au contentieux ». La formalisation de cette procédure se fera donc de la manière suivante :
- à t0 : y1 veut ou souhaite que q tel que q = ax1a, b , soit x1 fait quelque chose
x1 veut ~ q ou n’a pas l’intention de q.
- à t1 : Les propositions complexes sont construites par y1 et portées à la connaissance de x1, r étant construite de telle sorte que x1 ne veuille pas r (equ. x1 veut ~ rx)
- à t2 : pour y1 et x1 , il résulte qu’il faut que x1 réalise q pour éviter r, qu’il ne veut pas[9].

Dans ces systèmes simplifiés (la flèche représente de sens des propositions considéré par le sujet, et caractérise ainsi l’aspect - toutes les propositions étant supposées dotées de la valeur ‘?’-, les sujets rattachés aux buts y sont intégrés, ainsi que la fonction ¦ lorsque nécessaire), organisés suivant l’axe des temps, la proposition q représente ce à quoi on veut obliger x1, qui ne peut s’y résoudre seul. Si cette proposition est énoncée sous forme négative, on veut alors obliger x1 à ne pas faire quelque chose, c’est-à-dire qu’on lui interdit cette action, sous peine de r. L’autorisation est alors construite à partir d’une interdiction. La personne qui autorise, dans cette représentation, est y1. Cette autorisation consiste alors à lever l’interdiction qu’elle a construite, soit de l’action simple si q est ainsi constituée, soit d’un sous-ensemble de q s’il s’agit d’une proposition complexe formée de propositions simples reliées par le connecteur Ù, ou encore d’une proposition générique dont on extrait une proposition particulière (« tous les hommes de 18 ans doivent faire leur service militaire sauf ceux qui sont concernés par les cas d’exemption ou d’ajournement »). On représentera alors notre énonciation initiale de la manière suivante:


[1] Bien entendu, l’étude des causes d’un phénomène peut être aussi complexe que la construction des différents moyens permettant d’atteindre un but. Mais par définition le but est hors des ordres partiels actuellement existants dans notre perception du monde, alors que l’étude des causes suppose l’existence de ces ordres partiels qui vont permettre de construire sa vérité.
[2] On rangera ici tout ce qui concerne l’art, tant la traduction par la parole que l’émotion esthétique nous incite parfois à produire, que la parole elle-même qui témoigne de l’infinie profondeur de l’expérience au delà de l’esthétique proprement dite. On se référera par exemple à Jules BATAILLE, Michel LEIRIS, et aussi dans une démarche d’un autre style, à Maurice BLANCHOT, dont les textes sur cette expérience ouvrent, au delà du miroir, une parole complexe, perpétuel défi à la compréhension commune parce que précisément sans limite, faite de renvois inextricables, qui, située au delà du plaisir esthétique, témoigne de la profonde douleur de ne jamais pouvoir saisir, représenter, et finalement vivre ailleurs que dans l’acte de langage même, l’ « indicible expérience » dont ils sont les lieux.
[3] Ce n’est pas que la philosophie, en tant que mode de connaissance de l’homme et du monde, ne construise pas des concepts suivant le schéma fini de la production de langage standard, ou de la démarche cognitive scientifique. Mais elle ne dispose pas du recours à l’expérience qu’offre l’étude des objets du monde matériel (autres que l’homme) d’une part, et d’autre part sa démarche essentielle est celle d’une perpétuelle remise en question de ce qui est acquis : elle est condamnée par la nature même et de son objet et de sa méthode à l’approfondissement continuel. Il en résulte qu’elle ne peut que se déployer dans l’infini potentiel du langage. Comme précédemment dans l’art, c’est dans sa démarche même que réside sa valeur.
[4] Le sacré met en oeuvre la transcendance : au delà de l’humain existe quelque chose qui ne peut jamais être complètement dit : notre finitude humaine n’est que la trace, un fragment de cette existence, laquelle exige alors un verbe infini pour tenter d’approcher ce qui nous transcende. De même, l’expérience intérieure dont les mystiques sont le lieu est très difficilement communicable, sauf encore à ouvrir totalement la parole à l’infinie profondeur du langage.
[5] Cette seconde acception est évidente lorsque il est possible est employé à la forme interrogative : « est ce qu’il est possible de réparer cet ordinateur ? » signifie qu’on voudrait savoir de notre interlocuteur, sans pour autant le lui demander expressément, s’il existe un moyen de le faire fonctionner. Cette signification est encore renforcée dans la forme interro-négative : « Est ce qu’il n’est pas possible de réparer cet ordinateur ? », qui signifie implicitement « il n’y a vraiment pas moyen de faire fonctionner cette machine ? ».
[6] On ouvre ici la possibilité d’énoncer une probabilité. La proposition q de notre système, par le fait qu’elle est constructible dans notre esprit n’a plus un statut strictement indéterminé auquel correspond la valeur ‘?’, lequel est caractérisé expressément pas le fait qu’aucune relation de déduction ne l’intègre. Ici , elle s’intègre à une relation de déduction dont le minimum n’est pas défini, mais dont on pense qu’il existe : nous rencontrons donc une nouvelle intervention du sujet dans la manipulation de la déduction, et par définition, nous la considérons comme une affectation de probabilité. A partir d’une telle représentation, le sujet, s’il le désire, peut considérer que la valeur ‘?’ peut être remplacée non par ‘0’, qui signifie faux, ni par ‘1’, qui signifie vrai, mais par ‘v’, qui signifie alors probable, sans que cette possibilité soit pour autant évaluée. On peut alors variabiliser ce statut en exprimant que p est peu probable ou très probable, ce qui était impossible avec les statuts de vrai ou de faux. Le sujet peut alors poursuivre en tentant d’affecter une valeur numérique à v, comprise dans l’intervalle fermé ]0, 1[. Il peut alors mettre en oeuvre un calcul des probabilités.
Cette introduction de la probabilité dans notre système de formalisation du langage naturel place alors le théorème de BAYES , qui fait l’objet d’un très sérieuse controverse entre le subjectivistes et les objectivistes, chacun partisans d’une conception de la probabilité, sous un éclairage nouveau. Ces derniers refusent en effet de considérer comme relevant du calcul des probabilités tout sentiment d’incertitude autre que celui qui porte sur l’occurrence d’événements, c’est à dire sur des événements susceptibles de se répéter dans des conditions identiques ; c’est alors la loi des grands nombres établie par BERNOUILLI qui définit alors la probabilité comme une limite. Or la notion même de probabilité étant issue du langage, on voit que son origine structurelle est liée à la survenance d’un événement unique, et que la représentation mathématique des objectivistes n’en constitue qu’une extension opératoire. Le théorème de BAYES, qui permet de calculer ce que BAYES lui-même appelait la probabilité des causes, est directement issu de l’origine linguistiquement structurelle du concept, et par là même parfaitement valide. Il présente du reste des difficultés opératoires - la probabilité de chaque hypothèse après expérience ne peut être calculée que si on en connaît la probabilité a priori- qui sont liées à l’enchaînement des causes tel que notre système les représente : sous peine de régression à l’infini, si l’on admet que les valeurs de probabilité se transmettent directement ou par calcul d’une proposition à une autre, il faut bien qu’à un moment donné on ait introduit dans la formule de calcul des probabilités dont l’origine n’est pas strictement empirique, c’est-à-dire recueillies à partir de données expérimentales.
On notera enfin avec intérêt que c’est cette expression de la possibilité qui est mise en oeuvre par les logiciens dans les logiques modales. En effet, ces logiques, tout comme la logique des propositions ont pour propos d’étudier les conditions de transmission d’une valeur de la proposition. La première acception de « il est possible que » n’est pas transmissible, puisqu’elle confère un statut à une proposition isolée. Comme l’explique très bien J.B. GRIZE, (op. cit., p246), une logique modale introduisant un opérateur permettant de rendre compte de cet aspect de la possibilité ne fonctionne pas. Il en résulte que seule la seconde acception, qui autorise qu’on la formule en disant que « p est possible » c’est également dire que « p n’est pas impossible » permet leur construction.
[7] Nous convenons de négliger systématiquement la variable P de la représentation de la volonté. Celle-ci est en effet mentionnée pour marquer que la proposition q de l’ordre auquel elle appartient est le but du locuteur. Elle représente en fait ce qui construit le but dans la tête du locuteur, et qui n’est pas - pour l’instant - du ressort du système formel du langage, mais qui appartient à l’univers pulsionnel de celui-ci.
[8] Cette proposition était sous-entendue lorsque, dans l’exemple proposé, le banquier a annoncé : « Si vous n’avez pas approvisionné votre compte demain, je vous mets au contentieux ». Certes, suivant l’évaluation de la proposition conditionnelle en logique, lorsque l’antécédent est faux, le conséquent peut être vrai ou non. Cependant, comme p est ce que veut le banquier, la réalisation de cette proposition éteint la procédure d’obligation, et on peut en déduire que si ~ p entraîne q, au contraire p entraîne ~ q.
[9] Cette formalisation appelle un certain nombre de commentaires. En premier lieu, nous avons formalisé à t0 que x1 ne voulait pas réaliser l’action q. En réalité, c’est ce que voit y1, ce qu’il abstrait de l’évolution de la situation : dans notre exemple, c’est parce qu’il a considéré qu’aucune de ses demandes répétées n’avait été suivie d’effet que le banquier a conclu que je ne voulais pas approvisionner mon compte. Cette abstraction n’est qu’un des termes d’une alternative : soit il le sait - par exemple parce que je le lui ai dit, soit il l’abstrait. Le parcours qui aboutit à la détermination du conflit de volontés n’est donc pas intégré à la représentation de l’obligation, à la différence du conflit qui lui est nécessaire. Par contre, dans le cas de l’abstraction, le banquier peut conclure plus prudemment que je n’ai pas l’intention d’approvisionner ce compte : cette représentation est intégrée dans l’aménagement du système représentant la volonté de x1 abstraite par y1 en affectant à la fonction ¦ une valeur indéterminée, représentée par n.
De même à t1, nous n’avons pas formalisé la construction par y1 des propositions complexes, ni notamment la détermination par le même actant de la proposition r qui est censée être le moyen d’obliger x1 à accomplir q. Ces différentes actions, si elles conditionnent la réalisation de la procédure d’obligation, n’appartiennent pas en propre au concept d’obligation défini par des régularités qui doivent répondre aux situations les plus courantes, c’est-à-dire statistiquement les plus fréquentes dans le fonctionnement du langage d’un groupe humain donné. Ce n’est que lorsqu’on envisagera par exemple que l’obligation est une stratégie de résolution de conflit que ces actions deviendront nécessaires à sa représentation. L’extension du concept et de sa représentation devront alors être réalisées par une procédure adéquate qui prendra en compte les faits que y1 étant partie au conflit initial, et la résolution de celui-ci lui étant théoriquement favorable, c’est lui et non x1 qui a déterminé r et construit les propositions complexes. Nous entrons alors dans un domaine très particulier de la formalisation du langage, qui concerne directement l’activité de pensée, et qui engage le sujet dans la manipulation de situations non plus réelles, mais potentielles, à laquelle nous ne pouvons encore nous intéresser puisque nous n’avons pas formalisé celles-ci ni le mécanisme qui permet au sujet de les traiter.
A t2 enfin, nous avons formalisé le résultat tangible pour les deux co-actants de la procédure d’obligation : le fait qu’il faut réaliser q pour éviter r. Celui-ci est certes directement calculable à partir des données antérieures, mais encore une fois dans l’emploi courant du concept d’obligation il constitue d’une part pour l’un des co-actants, x1, l’élément pivot à partir duquel, la phase de réalisation de q étant supposée rationnellement déduite, il va déterminer son choix (~ r est-il pour moi plus intéressant que ~ q), et donc accepter l’aboutissement de la procédure d’obligation, dans le cas inverse engager son échec. D’autre part, c’est ce que peut induire y1 de l’examen par x1 de cette nécessité qui, dans le cas où la procédure échoue, lui permettra de reconsidérer le problème.
Enfin la formalisation de cette procédure centre la notion d’obligation autour du calcul par les deux co-actants, des conséquences de la survenance de ~ q. Il n’en est pas toujours ainsi. On ne fait pas toujours confiance à la capacité de calcul de la cible de la procédure, et l’on préfère parfois à une évaluation abstraite un passage à l ’acte r dont la cessation est alors conditionnée par la réalisation de q : ainsi envoyait-on les enfants dans leur chambre tant qu’ils refusaient de manger leur soupe, ainsi torture-t-on encore les suspects jusqu’à ce qu’ils parlent. C’est cependant un fait de civilisation qu’en Europe occidentale on a remplacé de plus en plus dans le domaine du droit l’exécution de la menace par la menace elle-même : le concept d’obligation suit l’évolution, dans le groupe humain, des actes dont il est abstrait.