ÉCLAIRAGES

 

Le degré zéro de l’œuvre

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Le XXème siècle a introduit dans l’art pictural l’ « objet » : Marcel Duchamp et Andy Warhol sont deux célèbres représentants de cette formule esthétique. Ce n’est plus la transformation du réel par l’œil de l’artiste que propose le « tableau », aussi éloigné ce dernier en soit-il, mais un objet quelconque, sans aucune transformation. Ce degré zéro de l’ « œuvre » introduit l’idée que tout, dans le réel, peut être considéré comme une œuvre d’art à partir du moment où le spectateur ressent ce réel comme tel (et, bien sûr, l’auditeur ou le lecteur, respectivement). Il signe la liberté absolue de la « réception », c’est elle qui déclare qu’il y a « œuvre », qui la fait. Naturellement, sauf à vivre comme un schizophrène au milieu d’objets ordinaires, la simple déclaration ne suffit pas, encore faut-il que l’émotion esthétique soit au rendez-vous et qu’on puisse en rendre compte. Le langage peut y être employé : il permet de libérer en la matérialisant la charge émotionnelle esthétique ; il donne à l’inexprimable une enveloppe qui le rend moins hermétique, plus accessible.

On se souvient de la réponse du chef d’orchestre Arturo TOSCANINI à Maurice RAVEL qui lui reprochait d’avoir exécuté son « Boléro » beaucoup trop vite : « Vous ne comprenez rien à la musique que vous avez écrite ». C’est que RAVEL exprimait son désaccord en tant qu’auditeur de son Boléro, qui privilégiait une écoute de son œuvre ; TOSCANINI, autre auditeur de l’œuvre, l’entendait différemment. Le concepteur de l’œuvre construit quelque chose de bizarre qui à la fois lui est lié et totalement étranger : en tant qu’auteur, il ne « reçoit » jamais son œuvre, s’il le fait c’est à un autre moment que celui de la conception, en tant que simple auditeur de celle-ci. Maurice Blanchot exprimait ceci en disant que « l’écrivain n’a pas le droit de lecture[1] ». Il en résulte qu’une œuvre, dans l’esprit d’un auditeur, peut être reçue de différentes manières à différents moments, aussi bien qu’être intégrée dans une autre en tant que partie de celle-ci. C’est ce qui a permis à Léo FERRÉ de mettre en chanson certains poèmes de BAUDELAIRE. Pour les puristes, qui privilégient leur réception strictement linguistique de BAUDELAIRE, il y a transgression. L’appréciation de ces poèmes peut pourtant se faire aussi bien dans le silence de la lecture que dans le chant qui les plonge dans une dimension nouvelle. La norme est ici qu’il n’y a pas de norme. Tout le monde a raison.

Loin de laisser aux objets ordinaires le soin de nous séduire sur le mode esthétique, les peintres, en Europe, ont progressivement déconstruit le monde visible et ses objets. Dès le milieu du XIXème siècle impressionnistes, pointillistes, expressionnistes, fauvistes, cubistes, etc. tous, à l’aide de la couleur et de la géométrie, ont progressivement tendu à cette sorte d’aboutissement qu’est l’abstraction pure. Mais qu’est-elle exactement ?

 


NOTES

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[1] Ni Maurice Ravel, ni Maurice Blanchot à l’époque de « l’Espace littéraire », n’ont connu les ordinateurs – le microprocesseur n’est né qu’en 1969. Ils ne pouvaient donc imaginer ce qu’est un fonctionnement par interruptions, et que l’esprit d’un créateur - qui est aussi un homme ordinaire, puisse fonctionner sur ce mode.