REGARD
Regard
Pierre Soulages
Papiers
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Pour rendre compte de mon expérience au contact des peintures sur papier de Pierre Soulages, je propose de réfléchir sur ce texte de Maurice BLANCHOT, que nous avons déjà rencontré :
Écrire commence seulement quand écrire est l'approche de ce point où rien ne se révèle, où, au sein de la dissimulation, parler n'est encore que l'ombre de la parole, langage qui n'est encore que son image, langage imaginaire et langage de l'imaginaire, celui que personne ne parle, murmure de l'incessant et de l'interminable, auquel il faut imposer silence, si l'on veut, enfin, se faire entendre.
Qu’est-ce que « ce point où rien ne se révèle, où, au sein de la dissimulation, parler n'est encore que l'ombre de la parole » ? Choisissons un exemple concret. Lorsqu’on utilise un de ces anciens appareils photographiques reflex où, dans le viseur, apparaît une vision exacte de la mise au point, on y voit une image, au sens abstrait du terme, de ce que dit Maurice BLANCHOT : lorsque la mise au point n’est pas correcte, nous voyons dans le viseur une image floue. Cette image floue représente exactement « ce point où rien ne se révèle ». Nous voyons bien des formes et des couleurs, mais ne sommes pas capables de les identifier avec certitude, c’est-à-dire de les fixer dans une image précise et définitive : est-ce un chien, est-ce un loup, ou peut-être un félin ? Et, par conséquent, ce qu’est réellement cette forme nous est, dans cet état de la mise au point, « dissimulé ».
Pour les esprits plus mathématiques, considérons une photographie de la France, prise par satellite, et observons un petit trait de côte. Il présente une sinuosité donnée. Grossissons : de nouveaux détails se révèlent et la sinuosité est considérablement moins lisse. Grossissons encore ; le même phénomène se reproduit. Et ainsi de suite à l’infini : l’objet que nous observons est fractal. La côte, en fin de compte n’est jamais parfaitement visible ; quelle qu'en soit l’échelle, nous n’en voyons qu’une approximation.
Dans l’écriture, ce sont les mots qui ont perdu leur définition stricte. Nous ne décidons pas de les accoler les uns aux autres en raison de leur sens précis, de ce qu’ils représentent dans le monde diurne ; bien au contraire, ils s’imposent à nous dans la phrase que nous écrivons. Lorsque nous la modifions, c’est à leur requête, parce que la phrase nouvelle correspond mieux à ce que nous voulions dire. Ah ! Ce que nous voulions dire. Le savons-nous ? Nous savons bien plutôt que nous voulons dire quelque chose ou, mieux, que « quelque chose veut être dit »; mais nous ne savons certainement pas ce que nous voulons dire. Cela nous est caché. Cela ne se manifeste qu'au travers du langage ou, en peinture, de l’image. En écrivant, en peignant, nous ne pouvons, par efforts – par mises au point successives, qu’approcher ce que nous voulons dire : ce « point où rien ne se révèle ».
Je ne connais aujourd’hui de Pierre Soulages que ses peintures sur papier qui ont été présentées au public au musée Picasso d’Antibes au printemps 2016. Le musée est véritablement le lieu où les œuvres doivent être déposées : il les isole, les protège du monde avec lequel elles n’ont rien à faire. Celui-là offre en outre des caractéristiques spéciales : à la fois médiéval et antibois, il dissout, dans l’esprit du visiteur, le temps contemporain, et filtre cette puissante et magnifique lumière méditerranéenne, dangereuse à trop haute dose pour les œuvres. J’ai eu la chance de parcourir seul les six ou sept salles réservées à Soulages. Au début, ces cadres accrochés attirent l’attention individuellement : on observe le trait, les à-plats, les ombres, le délavé ou la matière, c’est le moment du regard diacritique... Et puis, à force de tourner dans ces pièces vides de tout mobilier, où les seules lampes sont dirigées vers les œuvres accrochées aux murs, on finit par abstraire l’espace même, et ces peintures, ces signes, ces masses noires ou lumineuses qui nous entourent, qui, progressivement, nous cernent, s’élèvent à l’existence qui est la leur, qu’elles nous imposent inexorablement, dans le temps, le silence et le vide qui, seuls, conviennent à leur naissance. L’expérience est saisissante. Qu’est-ce que ces signes sans signification, ces lueurs, ces lumières qui surgissent du contraste du sombre et de la matière, que veulent nous dire ces traits brillants de mine de plomb jaillis de l’ombre absolue ? Et ces bandes gris sombre qui révèlent, sur la claie noire masquant un jour éclatant, leur chatoiement subtil et indécis tout chargé d’interrogations imprécises ? Dans la plus grande salle, une porte s’ouvre sur sa voisine, qui laisse voir sur le mur du fond les quatre encres et gouaches sur papier grand format : les murs blancs, l’ouverture, tout s’arrange merveilleusement pour faire naître cette peinture de signes nus et massifs dans leur plus belle, dans leur plus grande, énigmatique, évidente simplicité. Dans ces moments, la lumière est, il n’y a plus qu’elle qui joue de ses infinies variations sur notre esprit imparfait qui tente frénétiquement de les capter au détour du graphisme.
Comme l’écriture, la peinture n’a rien à voir avec le monde diurne. Charles Baudelaire chantait le surnaturalisme d’Eugène Delacroix qui produisait des œuvres, comme l’époque l’exigeait, pleinement figuratives : déjà, entre artistes, un canal souterrain ouvrait le regard à la pleine domination de l’esprit sur la matière, et décalait le sujet représenté dans un monde autre où les choses classées, triées, rangées dans la réalité, prenaient le pouvoir, et s’en exonéraient.
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges
Ombragé par un bois de sapins toujours verts,
Sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber
Laminée, la réalité ordinaire, par ces traits noirs qui n’existent que sur le papier, ne conduisent à rien, n’évoquent aucun souvenir, nulle image, nul mot, mais dont l’inertie et, justement, l’inexistence au monde accroîssent la présence, car ils sont là, massifs rendus incontournables, on ne ressent plus qu’une étrange et intense intimité avec son cortège d’interrogations sans réponse, de sens insaisissables, avec ce lieu profondément obscur de l’indéfini, de l’impénétrable qui captive nos neurones interdits et les engage dans un travail récursif interminable qui tente d’appréhender ce qui ne peut être déterminé. Derrière eux, ou dans les interstices qu’ils dessinent, l’espace n’est pas vide, des quarks de couleur charmée y jaillissent dans une lumière étrange, des jours sont distribués avec une parcimonie d’autant plus chiche qu’ils semblent rayonner d’une lumière extraordinairement intense dont un trait parfois s’écoule en ocre sur un bord, parfois vient révéler un fond terre de sienne ou bleu parcouru de fumées sombres, pour composer des matières inconcevables et laisser entrevoir et façonner des univers extravagants, refermés aussitôt qu’aperçus. Car une fois encore, de même que la citrouille se transforme en carosse pour Cendrillon le temps du conte, l’œuvre ne se dévoile qu’un court instant, celui d’être fasciné par elle, pour redevenir aussitôt un barbouillage commun dans la réalité, sinon que le souvenir de sa révélation est maintenant indélébilément fixé et nous promet, un jour prochain choisi conjointement par elle et par nous, si nous créons les conditions de sa survenue, la possibilité de sa résurrection.