ÉCLAIRAGES
Michel Foucault
Extraits de « Les mots et les choses »
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« Pour la première fois peut-être dans la culture occidentale se découvre cette dimension absolument ouverte d’un langage qui ne peut plus s’arrêter, parce que, jamais enclos dans une parole définitive, il n’énoncera sa vérité que dans un discours futur, tout entier consacré à dire ce qu’il aura dit ; mais ce discours lui-même ne détient pas le pouvoir de s’arrêter sur soi, et ce qu’il dit, il l’enferme comme une promesse, léguée encore à un autre discours… La tâche du commentaire, par définition, ne peut jamais être achevée. Et pourtant le commentaire est tout entier tourné vers la part énigmatique, murmurée, qui se cache dans le langage commenté : il fait naître au-dessous du discours existant, un autre discours, plus fondamental et comme plus « premier » qu’il se donne pour tâche de restituer. Il n’y a commentaire que si, au-dessous du langage que l’on lit et déchiffre, court la souveraineté d’un Texte primitif. Et c’est ce texte qui, en fondant le commentaire, lui promet comme récompense sa découverte finale. Si bien que la prolifération nécessaire de l’exégèse est mesurée, idéalement limitée, et pourtant sans cesse animée par ce règne silencieux. Le langage du XVIème siècle - entendu comme non pas un épisode dans l’histoire de la langue, mais comme une expérience culturelle globale – s’est trouvé pris sans doute dans ce jeu, dans cet interstice entre le Texte premier et l’infini de l’Interprétation. On parle sur fond d’une écriture qui fait corps avec le monde ; on parle à l’infini sur elle, et chacun de ses signes devient à son tour écriture pour de nouveaux discours ; mais chaque discours s’adresse à cette prime écriture dont il promet et décale en même temps le retour. »
Michel FOUCAULT, ‘Ch. II La prose du monde/ IV. L'écriture des choses’, « Les mots et les choses », tel, Gallimard, 1966, pp. 55-56.
« [...] le langage classique découvre un certain rapport à lui-même qui jusqu’alors n'avait été ni possible ni même concevable. A l’égard de soi, le langage du XVIe siècle était dans une posture de perpétuel commentaire : or, celui-ci ne peut s'exercer que s’il y a du langage, - du langage qui préexiste silencieusement au discours par lequel on essaie de le faire parler ; pour commenter, il faut le préalable absolu du texte ; et inversement, si le monde est un entrelacs de marques et de mots, comment en parler sinon sous la forme du commentaire ? A partir de l’âge classique, le langage se déploie à l’intérieur de la représentation et dans ce dédoublement d'elle-même qui la creuse. Désormais, le Texte premier s’efface, et avec lui, tout le fond inépuisable des mots dont l'être muet était inscrit dans les choses ; seule demeure la représentation se déroulant dans les signes verbaux qui la manifestent, et devenant par là discours. À l’énigme d'une parole qu'un second langage doit interpréter s’est substituée la discursivité essentielle de la représentation : possibilité ouverte, encore neutre et indifférente, mais que le discours aura pour tâche d'accomplir et de fixer : or, quand ce discours devient à son tour objet de langage, on ne l'interroge pas comme s'il disait quelque chose sans le dire, comme s’il était un langage retenu sur lui-même et une parole close ; on ne cherche plus à faire lever le grand propos énigmatique qui est caché sous ses signes ; on lui demande comment il fonctionne : quelles représentations il désigne, quels éléments il découpe et prélève, comment il analyse et compose, quel jeu de substitutions lui permet d'assurer son rôle de représentation. Le commentaire a fait place à la critique. »
Michel FOUCAULT, ‘Ch. IV Parler/ I. Critique et commentaire’, « Les mots et les choses », tel, Gallimard, 1966, pp.93-94
« L'ordre classique du langage s’est maintenant refermé sur lui-même. Il a perdu sa transparence et sa fonction majeure dans le domaine du savoir. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, il était le déroulement. immédiat et spontané des représentations, c’était en lui d’abord qu’elles recevaient leurs premiers signes, qu’elles découpaient et regroupaient leurs traits communs, qu’elles restauraient des rapports d'identité ou d'attribution ; le langage était une connaissance et la connaissance était de plein droit un discours. Par rapport à toute connaissance, il se trouvait donc dans une situation fondamentale : on ne pouvait connaître les choses du monde qu'en passant par lui. Non parce qu'il faisait partie du monde dans un enchevêtrement ontologique (comme à la Renaissance) mais parce qu’il était la première ébauche d’un ordre dans les représentations du monde ; parce qu'il était la manière initiale, inévitable, de représenter les représentations. C’est en lui que toute généralité se formait. La connaissance classique était profondément nominaliste. À partir du XIXe siècle, le langage se replie sur soi, acquiert son épaisseur propre, déploie une histoire, des lois et une objectivité qui n’appartiennent qu'à lui. Il est devenu un objet de la connaissance parmi tant d'autres : à côté des êtres vivants, à côté des richesses et de la valeur, à côté de l’histoire des événements et des hommes. Il relève peut-être de concepts propres, mais les analyses qui portent sur lui sont enracinées au même niveau que toutes celles qui concernent les connaissances empiriques. Ce surhaussement qui permettait à la grammaire générale d'être en même temps Logique et de s'entrecroiser avec elle, est désormais rabattu. Connaître le langage n'est plus s’approcher au plus près de la connaissance elle-même, c'est appliquer seulement les méthodes du savoir en général à un domaine singulier de l'objectivité. »
Michel FOUCAULT, ‘Ch. VIII Travail, vie langage/ V. le langage devenu objet’, « Les mots et les choses », tel, Gallimard, 1966, pp.308-309
« On comprend ainsi le renouveau, très marqué au XIXe siècle, de toutes les techniques de l'exégèse. Cette réapparition est due au fait que le langage a repris la densité énigmatique qui était la sienne à la Renaissance. Mais il ne s'agira pas maintenant de retrouver une parole première qu'on y aurait enfouie, mais d'inquiéter les mots que nous parlons, de dénoncer le pli grammatical de nos idées, de dissiper les mythes qui animent nos mots, de rendre à nouveau bruyant et audible la part de silence que tout discours emporte avec soi lorsqu'il s'énonce. »
Michel FOUCAULT, ‘Ch. VIII Travail, vie langage/ V. le langage devenu objet’, « Les mots et les choses », tel, Gallimard, 1966, p.311
« Enfin, la dernière des compensations au nivellement du langage, la plus importante, la plus inattendue aussi, c’est l’apparition de la littérature. De la littérature comme telle, car depuis Dante, depuis Homère, il a bien existé dans le monde occidental une forme de langage que nous autres maintenant nous appelons « littérature ». Mais le mot est de fraîche date, comme est récent aussi dans notre culture l’isolement d’un langage singulier dont la modalité propre est d’être « littéraire ». C’est qu’au début du XIXe siècle, à l’époque où le langage s’enfonçait dans son épaisseur d’objet et se laissait, de part en part, traverser par un savoir, il se reconstituait ailleurs, sous une forme indépendante, difficile d’accès, repliée sur l’énigme de sa naissance et tout entière référée à l’acte pur d’écrire. […] Au moment où le langage, comme parole répandue, devient objet de connaissance, voilà qu’il réapparaît sous une modalité strictement opposée : silencieuse, précautionneuse déposition du mot sur la blancheur d’un papier, où il ne peut avoir ni sonorité ni interlocuteur, où il n'a rien d’autre à dire que soi, rien d’autre à faire que scintiller dans l’éclat de son être. »
Michel FOUCAULT, ‘Ch. VIII Travail, vie langage/ V. le langage devenu objet’, « Les mots et les choses », tel, Gallimard, 1966, pp.312-313