ÉCLAIRAGES
La compréhension d'un texte poétique
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La compréhension d'un texte poétique fonctionne comme la dégustation d'un vin, où l'œnologue distingue nombre de fragrances dûment répertoriées, dont l'amateur dit qu'il a de la cuisse sans trop savoir ce que cela recouvre. Tous deux ont en commun un plaisir qui devrait être la règle, mais que le langage, comme d'habitude, s'empresse d'annexer. Pourquoi dès lors ajouter quelque chose au texte composé, qui, par définition, se suffit à lui-même ? Tout simplement parce que la compréhension du texte poétique est un processus très particulier dans lequel l'aperception du sens est perpétuellement instable. Le sens, c'est par excellence le critère du choix des mots, de leur agencement. C'est lui qui va tout générer : la musique, chère à Verlaine, l'ivresse, chère à Baudelaire, la beauté de l'architecture sémantique, chère... à moi-même ;-). Le mot est à sa place comme un joyau dans son écrin. Le sens circule comme un courant magnétique dans ces objets nécrosés, les mots, il forme des nœuds à certains points mystérieux du discours, qui varient avec l'humeur ou le lecteur, et produisent ces éclatements de plaisir, ces courts-circuits neuroniques où des structures entières s'embrasent l'espace d'un instant, portant la tension libidinale dans cette fraction de seconde à une valeur exponentielle, qui nous laissent pantelants, comme écœurés par un trop grand sentiment d'existence : le sens maintient notre cohésion existentielle.
Seulement, le sens est un front de bataille. Y a-t-il ou n'y a-t-il pas de sens littéral ? Doit-on comprendre le texte selon Lanson ou selon Barthès ? Tout le monde a fait l'expérience, de l'école à l'université, de ces engagements parfois mortels, toujours violents, que la compréhension profonde d'un texte littéraire génère : le littéraire ne le cède en rien au politique ni au militaire parce que, comme en politique et à la guerre, il y a convergence vers une norme essentielle, non pas par décision d'une quelconque instance plénipotentiaire, mais à cause de la structure du sens. Et c'est pour la propriété de cette norme que les lobbies linguistiques, les partis littéraires, les écoles se battent. Une lexie, qui représente un concept, c'est comme une pépite, qui des siècles durant a accumulé les atomes qui la composent. Les couches d'expériences de la compréhension s'y superposent, mais ne sont pas figées : au cours de ses innombrables maniements, son sens se transforme ; inemployée, elle s'en va vers la mort ; et sa combinaison, dans des ensembles structurés que sa plasticité autorise, la rend libératrice, au sein du sujet, de ces quanta de plaisir dont la sommation submerge, dans l'écriture poétique. De cette propriété, les hommes s'emparent ordinairement d'une autre manière, qui peuvent ainsi restreindre le sens d'un texte au mieux de leurs intérêts, voire à l'inverse constituer ces fameuses « langues de bois », merveilles de vide sémantique, dont l'extrême généralité des termes affole nos milliards de neurones impuissants à construire autre chose qu'un signifié inconsistant.
La structure constitutive du sens garantit la liberté ainsi encadrée de nous approprier le sens d'un texte. J'emploie le terme d'appropriation à dessein : il s'agit bien d'une propriété individuelle, personnelle et inaliénable, qui résulte d'un travail actif que nous effectuons sur le texte, au terme duquel un sens nous apparaît, jamais unique et jamais fini dans l'espace littéraire, mais qui est celui que nous avons recréé, que l'on peut travailler, enrichir, épurer à loisir. Cette activité, pour personnelle qu'elle soit, ne s'effectue cependant pas entièrement selon notre bon plaisir : on ne peut transgresser certaines règles propres à la structure du sens : je ne peux, par exemple, décider qu'un chat est un chien, on a même créé un concept adéquat pour ça, on dit qu'il faut « appeller un chat un chat ». A rebours, elle consiste à effectuer toutes les connexions cognitives que nous désirons, à concurrence de ce qui est disponible dans notre tête, dans le respect des structures qui rendent ces connexions possibles. C'est donc dire qu'en dehors des domaines scientifiques où les concepts sont - provisoirement - strictement définis, il n'y a pas un sens et un seul qui soit attaché à un texte, mais autant de sens qu'il y a de lecteurs voire de lectures, le dialogue entre ceux-ci ou celles-ci contribuant, qu'il soit inter-locuteurs ou intra-locuteur, à enrichir la compréhension toujours plus profonde du texte.
La spécificité du texte poétique s'affirme alors en ceci que sa compréhension n'est jamais achevée, et qu'à l'inverse des discours courants, diurnes, - scientifiques surtout -, il ne tend pas à un tel achèvement. On peut dire que la compréhension d'un mot ne s'y résout jamais en un objet ou un ensemble d'objets cognitifs qui signe, dans la démarche qu'elle génère, le sens du mot ; dans le texte poétique, l'objet cognitif auquel le mécanisme du sens nous renvoie n'est jamais suffisant, il correspond à un premier sens, qui demande à être corrigé par un second auquel le contexte ou notre expérience invite, etc., l'ensemble du texte constituant ainsi une structure totalement instable, où les sens locaux se succèdent en trains de langage incessants, qui produisent le feu d'artifice perpétuel que le poème nous renvoie. Si l'on zoome sur ce système, semblable à un processeur fou parce que plongé dans une boucle où le nombre d'adresses est infini, à quoi aboutit-on ? A un vide d'objet, puisqu'aucun ne convient réellement, à une béance, pour employer le langage de BLANCHOT, plus précisément à un ensemble infini de représentations générées par le désir du scripteur dont l'image inaccessible constitue la limite.
L'écrivain la possède, cette limite, cette origine du poème qu'il ne peut même pas voir, parce qu'alors le besoin de langage disparaît, et qu'il lui faut cependant bien percevoir pour tenter, avec des mots, de lui donner un contour qui le satisfasse. Le lecteur, lui, la reconstruit, cette image idéale, avec le fond commun du sens que les mots véhiculent jusqu'à lui, et aussi les apports propres que l'expérience lui a légués. Mais, symétriquement au cas de l'écrivain, cette reconstruction est infiniment reportée, perpétuellement inachevée, à cause du fonctionnement spécifique du langage que nous venons d'apercevoir. On conçoit bien alors pourquoi, à propos du langage poétique, Maurice BLANCHOT parle de fascination : les images s'y succèdent, mais en suite convergente infinie, la limite étant un point aveugle, et ainsi le vide la remplit à cause d'une éternelle insatisfaction du désir qui, dans ce manque, se perpétue. C'est en quoi aussi, si l'on s'arrête un instant sur ce mécanisme, le sens des choses nous échappe, pour n'être plus qu'un pur phénomène de l'Univers qui a logé en nous les structures mathématiques qui le réalisent. Fascination de l'objet, fascination du vide, rien ne nous plaît tant que ce qui est inaccessible, c'est ce pour quoi nous sommes faits. Le poème se développe alors en une fleur quantique, merveilleuse, générée par l'Univers, qui grandit en nous comme un enfant dans sa mère, et que nous regardons, ébahis, dans l'infinie rupture qui le libère - mais par cette seule intermédiation de notre regard.