ÉCLAIRAGES
Maurice Blanchot
Extraits de « L'espace littéraire »
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« Quand une parole trop connue semble reconnaître au poète le pouvoir de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », cela veut-il dire que le poète est celui qui, par don ou par un savoir-faire créateur se contenterait de faire passer le langage « brut ou immédiat » au langage essentiel, élèverait la nullité silencieuse de la parole courante au silence accompli du poème où, par l'apothéose de la disparition, tout est présent en l'absence de tout ? Cela ne saurait être. Il y aurait autant de sens à imaginer qu'écrire consiste seulement à utiliser les mots usuels avec plus de maîtrise, une mémoire plus riche ou une entente plus harmonieuse de leurs ressources musicales. Écrire ne consiste jamais à perfectionner le langage qui a cours, à le rendre plus pur. Écrire commence seulement quand écrire est l'approche de ce point où rien ne se révèle, où, au sein de la dissimulation, parler n'est encore que l'ombre de la parole, langage qui n'est encore que son image, langage imaginaire et langage de l'imaginaire, celui que personne ne parle, murmure de l'incessant et de l'interminable, auquel il faut imposer silence, si l'on veut, enfin, se faire entendre. »
Maurice BLANCHOT, ‘Approche de l’espace littéraire’, « L’espace littéraire », folio essais, Gallimard, 1955, pp. 51-52.
« La lecture « fait » seulement que le livre, l'œuvre devienne - devient - œuvre par-delà l'homme qui l'a produite, l'expérience qui s'y est exprimée et mêmes toutes les ressources artistiques que les traditions ont rendu disponibles. Le propre de la lecture, sa singularité éclaire le sens du verbe « faire » dans l'expression : « elle fait que l'œuvre devient œuvre ». Le mot faire n'indique pas ici une activité productrice : la lecture ne fait rien, n'ajoute rien; elle laisse être ce qui est ; elle est liberté, non pas liberté qui donne l'être ou le saisit, mais liberté qui accueille, consent, dit oui, ne peut dire que oui et, dans l'espace ouvert par ce oui, laisse s'affirmer la décision bouleversante de l'œuvre, l'affirmation qu'elle est - et rien de plus. »
Maurice BLANCHOT, ‘L’œuvre et la communication’, « L’espace littéraire », folio essais, Gallimard, 1955, p. 255.
« Si la pensée pouvait, un moment, maintenir l'ambiguïté, elle serait tentée de dire qu'il y a trois niveaux où celle-ci s'annonce. Au niveau du monde, l'ambiguïté est possibilité d'entente ; le sens s'échappe toujours dans un autre sens ; le malentendu sert à la compréhension, il exprime la vérité de l'entente qui veut que l'on ne s'entende jamais une fois pour toutes.
Un autre niveau est celui qui s'exprime par les deux versions de l'imaginaire. Ici, il ne s'agit plus d'un perpétuel double sens, du malentendu qui aide ou trompe l'entente. Ici, ce qui parle au nom de l'image, « tantôt » parle encore du monde, « tantôt » nous introduit dans le milieu indéterminé de la fascination, « tantôt » nous donne pouvoir de disposer des choses en leur absence et par la fiction, nous retenant ainsi dans un horizon riche de sens, « tantôt » nous fait glisser là où les choses sont peut-être présentes, mais dans leur image, et là où l'image est le moment de la passivité, n'a aucune valeur ni significative ni affective, est la passion de l'indifférence. Cependant, ce que nous distinguons en disant « tantôt, tantôt », l'ambiguïté le dit en disant toujours, dans une certaine mesure, l'un et l'autre, dit encore l'image significative au sein de la fascination, mais nous fascine déjà par la clarté de l'image la plus pure, la plus formée. Ici, le sens ne s'échappe pas dans un autre sens, mais dans l'autre de tout sens et, à cause de l'ambiguïté, rien n'a de sens, mais tout semble avoir infiniment de sens : le sens n'est plus qu'un semblant, le semblant fait que le sens devient infiniment riche, que cet infini de sens n'a pas besoin d’être développé, est immédiat, c’est-à-dire aussi ne peut pas être développé, est seulement immédiatement vide. »
Maurice BLANCHOT, ‘Annexe : Les niveaux de l’ambiguïté’, « L’espace littéraire », folio essais, Gallimard, 1955, p. 354.