TRACES

 

FAY CE QUE VOULDRAS

 

Les amateurs de poésie trouvent, dans le cours de leurs lectures, des pépites, des vers dont la magie les enchante sinon les bouleverse. Ainsi Jean d’Ormesson, avec les deux derniers vers de la « Maison du Berger » d’Alfred de Vigny, magnifiquement introduits par ce qui les précède :

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.

Ainsi Roger Fontaine, mon professeur de lettres en classe de première au lycée A. Ribot, avec l’avant dernier vers du sonnet « Sur la mort de Marie » de Pierre de Ronsard :

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.

Ainsi Paul Valéry, avec les derniers vers du sonnet « Recueillement », de Charles Baudelaire :

…Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Et Valéry lui-même n'est pas le moindre de ces magiciens, avec cette strophe du « Cimetière marin » : 

Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Ces merveilles, ces splendeurs, si l'on peut encore écrire, sont l’œuvre d’écrivains de premier ordre, de poètes si grands et si rares qu’ils sont encore dans notre mémoire. Et lorsqu'à notre tour nous nous essayons à produire quelques vers, nous n’imaginons jamais atteindre une telle perfection. Pourtant, nous ne sommes pas empêchés de belles réussites qui, si elles ne suscitent pas l’émerveillement, du moins nous grisent. Car ce qui parle en nous, et veut irrépressiblement atteindre à la beauté, y réussit parfois. Une jeune femme a attendu son ami, qui n’est pas venu.

La lune me regarde avec ses grands yeux gris
Le programme est fini et la nuit est gâchée
Assise sur le lit je ne suis pas couchée
La pluie coule au carreau et la télé aussi.

Je rêveuse aux ruisseaux qui remontent le cours
Je penseuse aux camions qui vont, chargés de lait
Qu’ils m’emmènent avec leur clapotis épais
Qu’ils m’emmènent à vie, je vois vos grands yeux sourds

A ma complainte, mon émission, mon sonar
Et l’écho qui se casse alors qu’il se fait tard
Me laisse sous-marine éplorée. C’est la nuit

Je brouille, désœuvrée, mes œufs crus sur la poêle
J’entends griller mon cœur dans la cuisine sale
Rongeant mon os à moelle, je repense à lui.

Inconnue, sur Internet

Dans le premier quatrain, le dernier vers interpelle :

La pluie coule au carreau et la télé aussi

Il faut revenir à l’époque des postes de télévision analogiques dont les tubes, au terme des heures d’émission des quelques chaînes nationales, en fin de soirée, affichaient, en l’absence de tout signal, une « pluie » de points lumineux. « et la télé aussi » prend alors tout son sens qui, associé dans le vers à « la pluie coule au carreau », produit un fondu d’images voilées de la tonalité désolée des vers précédents qui avivent la sensibilité. Et les deux vers suivants détonnent :

Je rêveuse aux ruisseaux qui remontent le cours
Je penseuse aux camions qui vont, chargés de lait

Le scripteur n’a pas écrit « je rêve », mais « je rêveuse » ; ni « aux ruisseaux qui descendent, ou dévalent, etc. le cours », mais « aux ruisseaux qui remontent le cours ». Alors les images s’accumulent, et les neurones s’embrasent : celle des ruisseaux d’eau dévalant la rue, celle de l’écoulement du temps, de la perte qu'il induit, du désir d'en remonter le cours, toutes mélangées, floutées ou noyées avec une charmante délicatesse dans le champ infini ouvert par le mot rêveuse. Je reprendrai une expression qu'affectionnait tant Jean d’Ormesson qu'il l'écrivit : « Ah ! Est-ce assez beau ? », le vers suivant reprenant en écho la même technique avec penseuse. Les chrétiens disent que certains d’entre eux sont touchés par la grâce divine. En poésie, c’est aussi accordé, parfois, avec un vers comme celui-là, et le reste du poème doit alors se hausser par notre labeur qui sans cesse récrit, taille, retranche, pour tenter d’approcher à nouveau une telle beauté. Notre inconnue l’a produit, cet effort, et nous séduit encore avec deux vers du dernier tercet

Je brouille, désœuvrée, mes œufs crus sur la poêle
J’entends griller mon cœur dans la cuisine sale

Le premier vers arme, pour ainsi dire, le second. Il présente une scène de la vie ordinaire, déjà empreinte de vague à l’âme avec désœuvrée, que brouille, à côté de son sens technique culinaire, ombre de tristesse et de mélancolie. Et ces sentiments diffus dans l’image, assourdis, se résolvent brutalement en une sorte de coup de poignard qui est aussi un coup de maître : sur l’action taciturne, morbide, se greffe l’audition infernale du vers suivant

J’entends griller mon cœur dans la cuisine sale

La scène se volatilise, n’en reste plus qu’un caractère, sale, qu’un son, de la viande qui grille, que l’image d’un cœur qui se recroqueville sous l’effet de la chaleur d’où monte la douleur ; que J’entends distancie, dramatiquement, perçue comme au travers d’un filtre, après un coup puissant qu’on aurait reçu à la tête, qui dérèglât pour un temps la perception normale des choses et lui substituât la profondeur de la face cachée du miroir.

Paul Valéry écrivait à propos de Baudelaire :

« Sur les quatorze vers du sonnet « Recueillement », qui est une des plus charmantes pièces de l’ouvrage, je m’étonnerai toujours d’en compter cinq ou six qui sont d’une incontestable faiblesse. Mais les premiers et les derniers vers de cette poésie sont d’une telle magie que le milieu ne fait pas sentir son ineptie et se tient aisément pour nul et non existant. Il faut un très grand poète pour ce genre de miracles. »

 

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