ÉCLAIRAGES
Tout est permis, ce qui signifie que rien n’est défendu
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Nos commentaires de texte de lycéen sont bien souvent émaillés par les maîtres, en marge, alors que nous pensons avoir bien fait, de « paraphrase », « l’auteur n’a jamais dit cela », « sentimentalisme » etc. Et ceux-ci nous produisent alors dans un corrigé impeccable ce qu’il fallait dire à propos du texte. Plus tard, lorsqu’adultes nous nous intéressons aux études littéraires, nous assistons à une guerre d’écoles qui nous disent toujours ce qu’il faut penser, de leur point de vue respectif, de la littérature.
C’est que les maîtres ont pour fonction de nous former l’esprit, de nous apprendre à découvrir dans cet objet littéraire les techniques utilisées par l’auteur, et à articuler nos raisonnements. De même, les spécialistes en littérature nous découvrent des règles, des organisations, des structures qui émergent d’une classe de textes littéraires, ou d’un auteur, d’un texte en particulier : ils nous introduisent dans un espace littéraire qu’ils cartographient. Qu’il s’agisse des maîtres ou des critiques, c’est l’exigence formatrice, puis cognitive, qui fait qu’ils nous imposent leur point de vue plutôt qu’ils ne nous le proposent. Du reste, leurs examens, techniques, n’exigent pas d’avoir une intimité profonde avec le texte : bien au contraire, le regard analytique, diacritique, requiert une distance, un refus d’implication personnelle dans la lecture, un détachement qui garde notre esprit disponible à la découverte des structures de langage et de leur arrangement. Il y a des gens que cette rigueur satisfait ; et d’autres, dont nous sommes qui, tout en l’appréciant, restons alors sur notre faim : quelque riche, brillant, parfait que fût le commentaire ou l’essai, l’effet déconcertant du texte sur nous-même, son charme, son influence dans les profondeurs de notre être restent superbement ignorés.
Cependant, le texte se présente aussi comme un miroir. Comme celui-ci, il nous offre un reflet du monde, une vision ; mais il implique aussitôt la question : « qu’y a-t-il de l’autre côté du miroir ? » Toute la formation à la lecture de textes littéraires (et une grande partie de la critique) se situe du côté du miroir où nous nous tenons. Elle nous permet d’en analyser la surface. L’implication personnelle dans la lecture du texte nous ouvre au contraire l’autre côté du miroir, elle nous invite à délaisser l’objet et pénétrer dans la profondeur de l’image. Et c’est ici que s’exerce notre totale liberté. Excusez-nous, monsieur CAMUS, pour cet emprunt légèrement modifié : nous avons quitté le domaine de la morale borné par les hommes pour celui, sans limite, du langage et de la poésie.
Ce que nous révèlent le miroir et la question embarrassante qu’il implique, c’est l’existence d’une dichotomie absolue : le monde ou le rêve ; le jour ou la nuit ; l’objet ou l’image ; le regard diacritique, attentif, que nous avons déjà aperçu, ou le regard fasciné[1]. Le regard fasciné reste quelque chose d’abstrait tant qu’on n’en a pas fait l’expérience, et qu’on ne l’a pas reconnu comme tel. Le premier est public, le second est privé.
Vu du regard diacritique, le texte est objet : précieux ou ordinaire, gardant sa distance, offrant à notre œil de lecteur ses formes aux multiples facettes, il constitue pour notre esprit une chose excitante sur laquelle déployer toute notre sagacité, notre ingéniosité, un provoquant défi à notre intelligence qui déroule inexorablement les pas de sa démarche rationnelle. Dans le regard fasciné, le texte est devenu image ; il pénètre en nous à mesure que nous pénétrons en lui ; abandonnant leur définition dans l’espace et le temps, ses mots entrent en résonnance avec notre esprit. Dans cette multimédiatique chambre à bulles, de leurs collisions naissent alors des images nouvelles, des émotions, surgissent des mots nouveaux, comme s’ils étaient libérés par le texte, qui en semblent le prolongement naturel, mais dont on ne sait ni comment ni pourquoi ils ont surgi, qui ont perdu le sens précis que leur confère la situation de la réalité dont ils sont issus. Dans cet espace quasi quantique, ils vibrent sur des fréquences sémantiques multiples, produisent une sorte de musique silencieuse dont la mélodie interminable résulte de leur succession obsessionnelle, et l’harmonie de leurs rapports immanents puisque dégagés de toute contrainte spatio-temporelle. Ils s’ouvrent et acquièrent ainsi des significations marginales que leur contiguïté et leur plasticité éveillent en nous, selon la belle image de Mallarmé « ils s'allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries ». Ils se résolvent en concepts qui s’étendent, se fragmentent, s’enroulent, s’abstraient, s’engendrent sans trêve. Et leurs significations superposées, intriquées, ne s’effondrent jamais dans le sens unique auquel nous contraint la réalité. C’est de ce regard fasciné sur le texte que nous rendons compte en parlant de l’incessant, l’indéterminé, l’inexprimable de la poésie[2].
NOTES
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[1] Et non pas seulement la forme et le fond, comme on les distingue classiquement. Lorsqu'on s'intéresse au fond, on s'interroge encore sur ce que reflète le miroir : on ne s'aventure pas derrière celui-ci. On est ici plus proche de la dichotomie entre la critique et le commentaire telle que la présente Michel FOUCAULT dans « Les mots et les choses », Chapitre IV « Parler », « I. critique & commentaire », éditions GALLIMARD, 1966, pp. 92 & sq.. Le commentaire et la critique y reposent chacun sur une manière différente de connaître les choses.
[2] À côté de cette présentation du regard fasciné qu'on pourrait voir comme issue de « l'esprit de finesse », on peut donner une esquisse de ce que produirait ici « l'esprit de géométrie ». Les concepts peuvent être formalisés par la structure de groupe mathématique. Grâce à cette structure, on peut représenter un concept soit par un mot, soit par une proposition dont on dira qu'elle le définit. C'est donc toute la formidable organisation du langage - nous renvoyons ici aux éléments de notre étude de 1998 sur « les structures opératoires sous-jacentes au langage et à la cognition » qui sont publiés sur ce site - qui permet aux concepts de varier suivant la définition qu'on en donne à partir de la connaissance qu'on en a, ou encore suivant l'angle sous lequel on les regarde. Comme en outre l'image peut également être représentée avec la même structure, on voit donc que c'est toute la connaissance, qu'elle soit linguistique ou perceptuelle, qui relève ainsi de la structure de groupe. Celle-ci constitue alors le socle autorisant toutes les opérations qui permettent aux groupes que sont les concepts et les images d'interférer entre eux.